Entendant que j’étais Hollandaise, elle me dit que sa mère l’était aussi. Nous pouvions nous comprendre, et elle m’emmena chez elle prendre le café. Elle me présenta à sa mère, comme une amie : je fus très bien reçue. La saleté était repoussante chez eux. En buvant du café et mangeant des tartines, la femme me demanda ce que je faisais.
— Je pose chez les peintres.
— Je suis couturière ; j’ai dû, seule, élever mes deux enfants, mon mari s’en est désintéressé. Maintenant Stéphanie a seize ans, mais elle ne veut pas apprendre de métier, elle s’est habituée à ne rien faire… Comme je devais être à huit heures à l’atelier, j’étais obligée de laisser les enfants seuls ; l’école commençait à huit heures et demie, mais ils n’y allaient pas. Je ne pouvais revenir à midi, mon atelier se trouvant à l’autre bout de la ville : leur repas était cependant préparé, ils n’avaient qu’à le chauffer sur le réchaud.
Ses yeux étaient hagards, ses mains brûlantes. Pour le moment, elle n’avait pas d’atelier.
Je me sentais très à l’aise avec elles, et je compris qu’elles ne seraient pas très difficiles à m’admettre dans leur intimité.
Je sortis me balader avec ma nouvelle amie ; le soir, elle me ramena encore chez elle, et, comme il se faisait tard, m’offrit de rester coucher. J’acceptai avec joie, j’avais horreur de rentrer chez nous, et je dormis avec les deux femmes : la mère sur le bord du lit, Stéphanie au milieu et moi contre la ruelle.
Avant de nous coucher, la mère se plaignit qu’encore une fois Adolphe ne rentrait pas.
A huit heures du matin, on tapa rudement sur la porte : deux commissionnaires entrèrent avec la propriétaire, une femme fardée qui tenait une « boîte » au rez-de-chaussée.
Elle commanda de mettre les meubles dehors. Mon amie et moi, nous nous étions cachées, en chemise, derrière le lit.
— Regardez donc ces deux gamines, elles ont des chemises noires comme le poêle ! dit la femme fardée, avec mépris.