Il ne voulut pas en prendre. J’en pris quatre, se mère mangea les autres.
Dans la rue, nous marchions comme gênés, et tout doucement il souffla :
— Voyons, que veux-tu que j’y fasse ? on ne choisit pas sa mère.
Quand André m’eut quittée, je repris la lecture de Heine, à la page où je l’avais abandonnée l’année précédente. Mais ce fut en vain, son amertume ne s’accordait pas avec la mienne.
J’avais pris ma petite chienne Bézy, un adorable griffon singe, sous mon grand manteau de loutre. Rien que son museau charbonné, au nez retroussé et aux yeux flamboyants, sortait de dessous ce lourd vêtement. Il faisait beau, quoique humide, et, comme elle passe l’hiver dans l’appartement, je voulais lui faire respirer un peu d’air frais. Chemin faisant, en m’entretenant avec ma petite bête qui avait peur de tout, je vis une charrette à bras, chargée de sable, attelée de trois chiens crottés, hâves et farouches ; ils avaient le cou tendu vers une maison où un boucher délivrait de la viande ; à côté de la charrette, une femme, aussi crottée et hagarde que ses bêtes.
Je dis à Bézy, en lui montrant les chiens :
— Regarde, ils meurent de faim…
La femme m’avait entendue, et, poussant furieusement la charrette et excitant les chiens contre moi, elle me suivit en m’invectivant :
— Oui, belle madame, nous mourons de faim : moi, que tu ne comptais pas, aussi bien que mes bêtes, et, si tu veux savoir depuis quand nous n’avons pas mangé, c’est depuis hier midi. A six heures du matin, eux et moi nous étions attelés à la charrette, et nous ne parvenons pas à vendre un seau de sable… Encore si c’étaient des moules, pourrions-nous manger notre marchandise, mais du sable… Oui, nous mourons de faim, bonne madame, à quoi sert-il que tu le constates ? pas pour nous aider sûrement, et, quand tu nous aides, ce n’est jamais bien lourd… Ah ! une petite caille comme toi leur conviendrait tout à fait, et ils ne laisseraient rien sur tes os mignons… Et même le singe que tu portes sous ton manteau, de cinq cents francs pour le moins, nous ferait grand plaisir : il y passerait, poil et tout, et j’en réclamerais bien une côtelette…
Elle continuait d’exciter ses chiens ; les passants me dévisageaient, amusés. Bézy, terrifiée, montrait néanmoins bravement les dents ; moi, j’étais moins fière, et je hâtais le pas vers la maison. Pendant que j’attendais qu’on m’ouvrît, elle ne cessait de m’interpeller :