— André, pourquoi courons-nous ainsi ? regarde donc autour de toi, c’est admirable.

Il s’arrêta brusquement, regarda, et répéta, comme un cliché, ce qu’il m’avait déjà dit pendant une promenade, quelques jours auparavant :

— Oui, c’est beau, les feuilles sont comme forgées en métal, c’est beau… quelle opulence… Asseyons-nous…

— Je n’ose pas, je suis en nage tant tu m’as fait courir.

Il se tourna vers moi, étonné :

— Je t’ai encore fatiguée et, ce soir, tu aura ton mal… Ma pauvre amie, je ne commets que des absurdités, je m’en rends compte et ne puis m’empêcher de recommencer. Comme de te reprocher un jour d’être gaie et, le lendemain, d’être triste… Que se passe-t-il en moi ?… Je suis toujours d’une maladresse navrante avec toi. Tu avais la plus jolie nature qu’on pût rencontrer, et je t’ai abîmée en dénigrant toujours la femme. Il faut me pardonner, j’étais trop jeune pour comprendre tout ce qu’il y avait en toi de sensibilité et de bonté spontanée. J’aurais eu besoin moi-même d’être guidé. Je t’ai abîmée…

— Mais, André, qu’aurais-je été sans toi ? tu m’as admirablement conseillée, tu m’as toujours aimée comme je voulais l’être, en homme, et toutes les théories de tes parents contre la femme et le mariage n’ont rien pu y changer. Pourquoi te fais-tu des reproches ?

— C’est quand je te vois si maigre et le regard si inquiet, comme un pauvre être harcelé, qui ne sait plus si ce qu’il fait est bien ou mal… Pardonne-moi, si tu savais ce que je souffre… Mon rêve d’adolescent, de produire une œuvre qui aurait apporté une idée pour l’affranchissement de l’humanité, s’est effrité, je me suis senti incapable de le réaliser. J’ai trente-cinq ans, et je n’ai rien fait, et je ne ferai rien… Il y a des jours où je ne parviens pas à nouer deux idées. Alors je vais chez toi, et, au lieu de prendre ce qu’il y a en toi d’amour qui ne demande qu’à se donner, je te harcèle comme un taon. Comment as-tu pu résister ? tu devrais me haïr…

— Moi, te haïr !…

Je ne sais ce que j’avais dans mon regard.