— Et c’est ce regard-là que j’ai rendu craintif c’est ce regard-là que j’ai mis sur la défensive et que j’ai fait douter de moi…
— Jamais je n’ai douté de toi, je n’ai jamais oublié que, depuis ta piqûre anatomique, tu souffrais, que sans elle tu aurais pu travailler. Aussi je ne t’en ai jamais voulu sérieusement… tu m’as donné tout le bonheur que j’ai connu, tu as veillé sur moi : si je comprends toute cette beauté autour de nous, c’est grâce à toi. Sans toi je ne serais jamais sortie de ma gangue : je te dois tout, tout, et j’ai eu ton jeune amour en plus… Sois tranquille, j’ai eu le meilleur de toi… Mais tu ne m’as jamais parlé de tout cela et, pour un peu de fatigue que je ressens, tu te fais des reproches. Cela n’en vaut pas la peine.
— Depuis un temps, je sens que j’ai trop souvent été injuste envers toi.
— Allons, tu n’es pas bien portant : c’est toi qui es fatigué de t’absorber toujours dans des livres et quels livres… de vieux philosophes rancis… Colins !… comment peux-tu avaler cela ? Sais-tu quoi ? Allons passer l’hiver à Domburg dans notre petite maison ; la mer te remettra, nous ne prendrons pas un livre, nous ferons des excursions autour de l’île, habillés en Esquimaux…
Mais il ne m’écoutait plus, et ses yeux erraient, absents.
Nous allâmes vers le restaurant. Sa marche s’accélérait à nouveau, il n’avait pas l’air de me savoir là. J’étais tellement heureuse, qu’il aurait pu me faire galoper ainsi jusqu’à la Hulpe sans que je me fusse plainte…
Je commandai le déjeuner. Il mangea si précipitamment qu’il avala de travers et, avec de grosses larmes dans les yeux de s’être étranglé, il se mit à rire longuement de sa maladresse. A peine sorti, il reprit sa course : il ne m’entendait même pas quand je parlais de prendre le tramway, et, le long de l’Avenue Louise, nous eûmes l’air de deux poursuivis. J’arrivai chez moi, transsudante ; lui continua son chemin presque sans me regarder.
J’étais encore à me demander avec anxiété ce qui se passait en lui, quand un de ses amis, médecin, vint pour me parler.
— Je voulais vous entretenir d’André : je vous ai vus courir le long de l’Avenue ; l’autre jour, je l’ai encore aperçu, courant ainsi avec sa mère qui est tombée… Puis, il est toujours congestionné : vous devriez l’empêcher de s’occuper exclusivement de travaux intellectuels.
— Mais je ne peux pas ; chez lui, on l’obsède pour qu’il écrive un livre d’économie sociale. Il m’a parlé de son chagrin de se sentir fatigué et inapte au travail.