Mais la Maison Carrée ! ! !… André récitait des vers en grec ou en latin, je ne sus pas bien : il était transfiguré. Nous passâmes une demi-journée à tourner autour de ce temple, et autant à l’intérieur. Le soir, il ne voulut pas sortir, pour rester sous cette impression. Nous fîmes servir le café dans notre chambre. Il récitait encore des vers grecs ou latins. Nous nous couchâmes tôt. Il regrettait de n’avoir pas emporté un livre ancien pour me le lire. Parmi les quelques volumes qu’il avait pris, se trouvait un Laforgue. Il le feuilleta et me lut la Femme, puis il le jeta.

— L’homme n’agit jamais confraternellement avec la femme, fit-il tout d’un coup, amer.

— Mais, André, cela devient une obsession ; tu m’as déjà parlé ainsi au Bois.

— Ah !… je ne me souviens pas… Cela m’obsède, comme tu dis. J’ai mal agi envers toi : quand un ami me disait que tu étais jolie, j’éprouvais une sale sensation de mâle vaniteux. Je t’ai beaucoup plus aimée pour ta figure et ta ligne que pour ce qu’il y avait de vraiment supérieur en toi : tu sais t’oublier et faire abstraction de toi-même.

— Est-ce une supériorité ? Si je vaux quelque chose, ai-je le droit de le sacrifier… à une Naatje, disons ?

— Ce sont des raisonnements, mais ton geste va droit au but nécessaire, et, si demain tu te trouvais devant une difficulté inextricable, ton instinct te montrerait sans une hésitation ce qu’il y aurait à faire, et tu le ferais… Mais les épreuves sont finies pour toi, nous sommes encore jeunes et nous allons avoir de longues années de bonheur ensemble : plus un chagrin ne te viendra de moi, plus aucune influence n’aura prise sur moi.

— Comment peux-tu te mettre en tête que tu as mal agi ? Moi aussi, je t’ai aimé pour ton rire et pour les gestes de tes mains.

— Voilà, tu me donnes raison, mes gestes et mon rire font partie de ma mentalité… Toujours la femme, même quand elle aime un imbécile, lui attribuera des qualités supérieures d’intelligence et de moralité, tandis que nous !… J’ai cru faire beaucoup en te donnant quelques professeurs, mais je n’ai pas fait la moitié de ce que j’aurais dû. Je te laissais pendant des mois seule à la campagne, et, quand je venais te voir, je recevais des lettres de ma mère, disant qu’il me fallait revenir pour tenir compagnie à mon père ; et je repartais, te laissant encore seule, toi qui as tant besoin de communiquer tes sensations… Puis, dans quelle position équivoque te mettais-je, jeune et jolie comme tu étais ? toute bourgeoise m’aurait trompée… Pourquoi ne t’ai-je pas prise dans ma vie ? nous aurions dû vivre ensemble depuis longtemps.

— Je te répète, cela devient une idée fixe. J’ai souvent été seule, mais puisque tu te devais à tes parents…

— Oui, ce sont mes parents qui m’ont fait commettre cette iniquité. Ils ont procréé un enfant pour eux, et, eût-il soixante ans, il ne pourrait avoir de personnalité… Je dois penser comme eux, je dois agir comme eux, je dois manger comme eux, et mon père dit que, si son fils ne devait pas partager ses idées, il léguerait toute sa fortune à n’importe qui pensant comme lui… Ils n’ont pas insisté quand j’ai abandonné la médecine, pour mieux me garder sous leur dépendance… Ma mère a vécu dans la terreur que mon père ne me déshérite, et, quand il devait revenir de voyage, elle me chauffait d’avance : il ne fallait pas le contrarier, il avait travaillé toute son existence pour m’acquérir l’indépendance, je ne pouvais lui causer cette peine de montrer que je pensais autrement que lui, ce serait détruire tout l’idéal et le but même de sa vie… Surtout je ne devais pas lui parler de la femme, puisqu’il ne les supporte pas… Alors, quand il rentrait, j’étais comme un petit garçon : au lieu de discuter mes idées, il fallait acquiescer aux siennes ; au lieu de pouvoir parler de la femme comme d’une compagne, il fallait en parler comme d’une inférieure… Quant aux questions d’art, c’étaient des balivernes… Si je déviais aussi peu que ce fût des préjugés de mon père, je voyais le regard terrifié de ma mère m’implorer…