» Ainsi je n’ai jamais osé lui parler de toi : il sait très bien que tu existes, mais il ne veut pas que tu occupes une place dans ma vie, moins par préjugé contre toi que contre la femme et le mariage… Ma mère ne t’a admise que pour me faire croire qu’elle est mon esclave, et parce qu’un mariage bourgeois m’aurait éloigné d’eux… je suis leur toton… mais le jour où je voudrais te quitter, c’est elle qui se chargerait de te le dire… Tu sais, elle regrette que tu n’aies pas d’enfant…

— C’est ça, je t’ai toujours dit qu’elle me saperait n’importe comment.

— Comme ce livre de sociologie, ils m’ont élevé pour l’écrire… Si jamais j’écris un livre, ce sera un livre de vie : le reste des phrases… Mon père s’est emparé de l’idée du « Surhomme » ; c’est homme qu’il faut être, mais, pour eux, être homme, équivaut à s’abandonner à toutes ses mauvaises tendances… non, être homme, c’est les combattre et essayer de devenir le meilleur possible…

— Mais, André, tu les juges si sévèrement… Pourquoi, les devinant si bien, t’es-tu laissé annihiler ainsi ? Cela m’a souvent étonnée, et je me suis quelquefois demandé si tu m’aimais complètement.

— Tu vois, je t’ai fait douter de moi.

— Non pas, mais j’ai cru que tes parents et tes idées humanitaires passaient avant.

— Jadis, j’ai pu croire que la femme était un obstacle, mais depuis longtemps je vois qu’elle peut et doit marcher avec nous. En tous cas, arrive que pourra, je veux que désormais tu vives et luttes avec moi. Tu es ma femme, il n’y a que le mariage devant la loi qui soit contraire à mes convictions… Mon père fera ce qu’il voudra.

— Ecoute, ne cassons pas les vitres, et, puisqu’il va s’installer à la campagne pour sa santé, attendons qu’il y soit… Et ta mère ?

— Je lui dirai que, si elle ne veut pas que tu viennes chez moi, je m’installerai chez toi.

D’un geste câlin, il se glissa plus bas sous les couvertures, la tête sur ma poitrine. Alors je sentis que tout son corps était brûlant… Il s’endormit bientôt. Ses paupières battaient et une sueur l’inondait… Grand Dieu, comment le protéger contre ce qui nous attend ? car quelque chose de sinistre nous attend… Comment faire pour que rien ne puisse l’atteindre ?… Il tousse : peut-être est-il tuberculeux. Il faut, quoi qu’il arrive, qu’il guérisse… Il est riche, nous dépenserons jusqu’au dernier centime pour le guérir, je le soignerai nuit et jour… Qu’est-ce qui nous attend ? De l’aide, mon Dieu, de l’aide !…