J’achevai, comme dans une fièvre, la bande de vieille tapisserie, dont il avait fallu rebroder presque tous les « fruits », et me hâtai d’aller livrer mon travail, espérant être payée ; mais l’antiquaire était absent et je dus m’en retourner sans argent.

A la maison, on m’attendait : il avait été convenu que je rapporterais des vivres. En rentrant, ma mère vit à ma figure décomposée ce qu’il en était, et ne m’interrogea même pas.

Je ressortis bientôt pour aller voir Jeannette, du vacher, qui devait, avec d’autres jeunes filles du voisinage, porter un petit enfant au cimetière. Jeannette était délicieuse, dans son étroite robe noire et avec son bonnet blanc à la Charlotte Corday, garni de choux de gaze noire. C’était moi qui, pour la circonstance, lui avais chiffonné ce bonnet.

— Tu es pâle, Keetje, et tu marches comme si tu avais les pieds mouillés.

Comme je ne répondais pas :

— Viens avec nous à l’enterrement : cela touchera la mère, et, au retour, tu prendras le café avec nous.

C’était en face de notre impasse, dans une minable estaminet-épiceries comestibles, qu’un enfant était mort.

Il y avait quatre jeunes filles pour porter la petite bière. La mère, les yeux bien secs, donna avant de partir un verre de genièvre aux porteuses, parce que c’était loin et qu’il pleuvait ; et l’on se mit en route. Quelques voisins, hommes aux vestons trop étroits, femmes en cheveux et à petit châle noir, suivaient par politesse.

Je me sentais très loin de ces Flamands pas dégrossis, et cette chevauchée, par les chemins creux, où l’on s’enlisait dans la boue, avec ce cercueil porté par des filles qui, pour éviter les flaques, le faisaient pencher de droite et de gauche, me semblait une chose barbare et irrespectueuse. Puis la faim me talonnait : j’aurais voulu être déjà de retour pour le goûter promis.

En route, le soulier d’une des porteuses s’embourba, et l’on dut déposer le petit cercueil au bord du talus, pour laisser les jeunes filles se reposer. Celle qui avait perdu sa chaussure était harassée : je m’offris à prendre sa place.