La fille me mit son bonnet. Tremblante de dégoût et de terreur, je pris un des coins du cercueil sur mon épaule, et l’on repartit par la pluie et la bourbe. Je songeais avec horreur à ce que contenait cette caisse mal jointe, qui martyrisait mes maigres épaules ; je sentais comme des convulsions me parcourir, à la pensée de ma petite sœur morte qu’on aurait pu trimbaler ainsi… Mais, bah ! on dirait à la voisine que j’avais bien aidé, et j’aurais certainement une tartine au jambon, avec le café, comme les autres.

Au cimetière, ce fut bâclé en cinq sec. A la sortie, les hommes invitèrent les femmes à venir prendre quelque chose, mais je ne fus pas demandée : mon air de demoiselle et mon parler civilisé les éloignaient de moi.

Nous rentrâmes tous, dégoulinants et crottés jusqu’aux cheveux.

Il y avait quatre tasses sur la table, et les quatre porteuses s’assirent ; les autres n’étaient pas invités. Je coulais des regards vers les tartines au jambon, le café parfumait jusqu’à me faire trembler de désir ; mais je restai là devant le comptoir, comme si j’attendais Jeannette. Jeannette me vit, pâle et défaillante.

— Keetje, viens donc, bois à ma tasse : le café est bien chaud.

— Merci, Jeannette, je sais réchauffée maintenant, je vais en prendre chez moi.

Et je sortis.

Elle zézayait un peu ; elle avait des grosses joues très rouges, de gros seins que j’enviais, et la démarche difficile à cause de véritables coussinets de chair qui lui rembourraient la plante des pieds. Dans les allées désertes du Parc, où les hommes nous attiraient, elle les traitait de voyous, quand ils allongeaient les mains vers sa poitrine.

J’étais loin d’avoir sa hardiesse avec les hommes. Lorsqu’on lui posait un lapin, elle trouvait quand même une croûte chez sa mère ; puis, elle, c’était pour acheter des colifichets et des gâteaux… Mais au temps où, moi, je devais me prostituer, je pleurais tout le long de la route quand, après semblable corvée, il me fallait rentrer les mains vides et dire aux petits qu’ils devaient se coucher encore une fois sans manger, eux qui avaient trompé leur faim pendant toute la soirée en se racontant des histoires de brigands… Souvent, j’arpentais durant des heures les rues obscures d’un faubourg, n’osant entrer ou espérant les trouver endormis. Maintes fois aussi je marchais le long du canal, me demandant si je ne ferais pas bien de m’y jeter.

Ces choses-là étaient finies. Si j’accompagnais Stéphanie, c’était par amitié, je me louais tous les jours d’avoir, une fois pour toutes, supprimé cette honte de ma vie.