Mais je n’arrivais pas à comprendre que les gens bien habillés, bien logés et mangeant à leur faim, ne fussent pas d’honnêtes gens : je croyais très sincèrement que la misère seule avait engendré la prostitution… Cependant ces hommes, pour le plaisir, ramassaient n’importe quelle femme, ce que, moi, je considérais comme le comble de l’abjection… Quand je les voyais être cochons et butors, tout se brouillait dans mon cerveau… Pourquoi, pourquoi, sont-ils ainsi ? ils ont tout pour être honnêtes… Et pourquoi étaient-ils ainsi avec moi ?… Ils auraient bien dû voir cependant que ce n’était pas pour m’acheter des petits souliers, ou par passe-temps, que je me livrais à eux, des inconnus.

Je croyais qu’ils devaient deviner ma position… jamais personne n’a rien deviné… peut-être une fois, un officier… Il m’avait donné quelques francs d’avance. Pendant que je les roulais dans un petit papier, je vis qu’il considérait mes bras maigres, ma chemise mouchetée de chiures de puces. Il me leva la tête par le menton et me regarda un moment, mais je fermai les yeux pour ne pas me livrer… il me donna encore deux francs.

Je sentais très bien que, pour les hommes, une prostituée est un être hors nature, incapable d’aucun sentiment humain, et seulement apte aux conceptions viles. Il n’est même pas besoin, pour eux, d’être prostituée : il suffit d’être une petite fille indigente et à leur merci…

Un jour, chez un peintre, une dame de ses élèves venait de partir. Le peintre me dit de retourner un tableau qu’il avait acheté dans une vente ; il voulait le montrer à un de ses amis qui était là.

— Mon cher, je ne pouvais pas te le montrer devant cette dame, mais regarde ça !… cela ne vaut rien comme art, mais c’est d’un cochon !…

Et, à eux deux, ils faisaient, en riant, ressortir le côté malpropre du sujet.

La dame qui venait de quitter avait quarante ans ; moi, j’en avais dix-sept, ces hommes ne savaient rien de ma vie…

Je me croyais donc de bonne foi vouée à ces abjections. J’étais cependant sûre que, si j’avais été riche et artiste, je n’aurais pas acheté ce tableau rien que parce qu’il était « cochon ».

Aussi étais-je ahurie et charmée quand Stéphanie traitait les hommes de voyous.

Je sentais aussi que, si je ne voulais plus me prostituer, je devais soigneusement cacher que je l’avais fait ; que, sans cela, jamais je n’aurais pu en sortir, qu’on m’aurait toujours traitée avec méfiance et mépris, qu’on me l’aurait toujours compté comme un crime, qu’aucun homme ne m’aurait tendu la main pour me tirer de là d’une façon honorable… Quant aux femmes, les quelques-unes chez qui j’avais posé étaient d’une politesse si distante, je devinais qu’elles se croyaient d’une matière si différente, que rien n’était à espérer de ce côté.