J’aurais pu chercher une place comme servante, et personnellement j’étais sauvée : oui, mais les petits… et les parents… malgré mon aversion pour eux, j’en avais pitié… Hein gagnait maintenant un franc par jour ; Dirk jouait de l’accordéon dans les guinguettes ; Naatje posait de temps en temps les anges chez les peintres. Mais cela ne suffisait pas… il fallait donc que je restasse encore parmi eux jusqu’à ce qu’ils fussent plus grands.
Toujours et partout ces idées se bousculaient dans ma tête, et souvent, pendant la pose, le peintre me demandait pourquoi j’avais une expression si lugubre ou si épouvantée.
Stéphanie m’emmenait le lundi soir dans les bals d’étudiants. Là on était fou ensemble ; ces jeunes gens étaient charmants et vous traitaient d’égal à égal. J’avais surtout besoin de cela, de ne plus être traitée en inférieure ou en être suspect, et le premier étudiant qui, un soir, m’acheta au bazar une paire de boutons de manchettes, par pure gentillesse, n’a jamais su quel battement de cœur me donna ce geste aimable.
Un autre nous avait amenées, Stéphanie et moi, dans sa maison de campagne aux portes de la ville, pour manger des poires. Apercevant dans une serre des grappes de raisin, je lui racontai que mon petit frère Klaasje avait la variole et que le médecin avait dit que des raisins lui feraient du bien.
— Je n’ose pas te donner de ceux-ci : ils ne sont pas mûrs, et ma mère serait fâchée si je les cueillais.
Mais, en nous reconduisant, il m’acheta chez une verdurière une belle grappe de raisins.
— Voilà pour ton petit frère…
Ces attentions exquises me rendaient fière et heureuse.
Naturellement j’eus des amants parmi eux ; ce m’était une joie de me donner. Arrangez cela comme vous voudrez, j’avais la certitude que je me relevais… Puis leur beau langage et leurs voix civilisées m’attiraient ; je me rendais compte que ces jeunes gens avaient une éducation supérieure à celle des peintres et des sculpteurs chez qui je posais.