Cependant les artistes s’occupaient de moi d’une autre manière. Un d’eux me donna un dictionnaire français-flamand et un livre : Histoire d’un enfant du Peuple, d’Erckmann-Chatrian. Je le lisais le soir, en cherchant chaque mot dans le dictionnaire ; mais tous les verbes y étaient à l’infinitif, ce qui me désorientait.
Ils parlaient de tout devant moi, ils discutaient peinture, m’engageaient à aller au Musée et, quand je sus bien lire le français, me prêtaient des livres. Seulement les étudiants étaient de mon âge, et depuis que j’existe, je n’ai jamais été attirée que vers ceux de mon âge. Avec eux, dans les guinguettes et les bals, l’on dansait et l’on chantait, et je me donnais comme j’étais, ce que je n’ai jamais pu faire avec des plus âgés ou des plus jeunes.
Cependant ma beauté avait gagné. Je posais beaucoup dans les ateliers, bien que je ne fusse pas le type de ces peintres flamands, hantés par les femmes de Rubens, et que ma gracilité intimidait presque… Puis je rebrodais les tapisseries et les soies anciennes qu’ils achetaient dans les ventes…
Deux jeunes gens nous avaient donné rendez-vous au bois de la Cambre. Je me hâtais sur l’Avenue Louise, quand mon attention fut attirée par un beau jeune voyou aux boucles noires, qui déambulait d’un pas las devant moi. Il avait une branche verte effeuillée en main, et en frappait les chiens et les petits enfants qu’il rencontrait sur son chemin ; il se retournait en riant quand il leur avait fait mal. Au Bois, il cassait les jeunes buissons avec son bâton. Puis il s’assit : il prit des petits cailloux, et les jeta sur des moineaux qui, en pépiant, cherchaient leur pâture dans un tas de crottins de cheval.
« Quelle sale bête ! » me disais-je…
Une jeune fille rousse, au nez retroussé, passa. Ses multiples jupons rendaient sa marche ondulée. Elle l’invita par des clins d’yeux. Il ne disait ni oui ni non et la regardait, indifférent ; puis, les mains dans les poches, il sifflota d’un air ennuyé.
Un vieux monsieur s’avança à petits pas. Ils se regardèrent bien dans les yeux. Le jeune homme se leva et le précéda. J’étais étonnée de la façon de marcher : il se cambrait et faisait le beau. Mais, voyant venir de loin Stéphanie, je n’y fis plus attention et j’allai vers elle.
Elle arrivait, essoufflée, bien qu’elle eût pris le tramway. Nos amoureux vinrent en voiture. Ils nous abordèrent d’une façon gênée… nous étions si peu élégantes… On s’éloigna des grands chemins dans les sentiers peu fréquentés, et là tout respect humain les abandonna : leurs gestes et leurs propos étaient ceux de charretiers.
J’avais escompté un bon déjeuner, mais ils nous conduisirent dans une guinguette, où ils nous offrirent une omelette au lard et un verre de faro : eux ne prirent rien. Une demi-heure après ce repas, j’étais aveuglée par la migraine, des manières de nos galants m’agaçaient. Je devins agressive et me mis à chicaner l’un d’eux sur ses grosses mains balourdes. Par ma fréquentation chez les peintres, j’étais à bonne école pour apprendre ce qui était beau ou laid. Sans savoir au juste ce que cela signifiait, je lui dis que ses mains sentaient la plèbe, et lui fourrant la mienne sous le nez :
— Voilà une main aristocratique…