… Aucun espoir de guérison, mais tous les jours vous constaterez un progrès nouveau dans la maladie… Ils sont les maîtres, ils vont m’éloigner de lui. Eux sont incapables de le soigner, ce seront donc des étrangers qui manieront de leurs mains mercenaires cet être si fin… Ah ! je le tuerai plutôt, et moi avec lui… Nous allons bien voir si, parce que nous ne nous sommes pas inclinés devant la loi, je n’ai pas de droits… Comment ? quinze années d’amour ne donneraient aucun droit, et trois minutes devant le maire les donneraient tous… Je ne demande qu’à pouvoir le soigner et le garder le plus longtemps possible… Aucun moyen de guérison, aucun… Alors, d’ici un temps, André sera fou ! fou ! !… Et je sais cela, et je vais assister à cela !… Les parents n’y croient pas… est-ce bêtise ou vanité ?… vanité… cela ne peut pas leur arriver, c’est bon pour les autres !… Maladie honteuse… quelle stupidité ! ! il était vierge quand il s’est fait cette piqûre anatomique…

De là venaient donc son découragement, sa faiblesse à subir des influences en contradiction avec sa nature. Je me suis souvent demandé comment il se faisait qu’il n’évoluait plus, qu’il en restait aux idées de 48, qu’on lui avait inculquées, adolescent… Ah ! mon pauvre adoré, comme il a dû souffrir — car cela s’est préparé depuis longtemps — lui qui croyait qu’il allait écrire le plus beau livre qu’on eût écrit ! Je le vois devant le papier blanc, impuissant à matérialiser ses pensées, ses rêves d’un monde meilleur, plus harmonieux, fait d’amour et d’entraide. Quelles utopies ! mais comme ce livre aurait été beau, car il y eût mis toute son exquise sensibilité…

Et voilà… perdu… et rien, rien à faire… Allons, Keetje, du courage ! avale encore celle-là… Ah ! celle-là va m’étrangler… soit, mais aussi longtemps qu’il aura besoin de toi, tu ne t’étrangleras pas… Cette couleuvre-là sera longue à passer, mais tu la supporteras : que deviendrait-il ?… Lui vaut bien les petits…

Sa mère me dit qu’elle allait l’emmener à la campagne, que je ne pouvais pas les accompagner, qu’elle me conseillait de ne rien dire à André ; cela pourrait l’exciter et lui faire beaucoup de mal.

Le lendemain, on le fit partir. Je sentis qu’elle me le prenait et que je ne le verrais peut-être plus. Je dus retourner dans ma maison, qu’heureusement je n’avais pas encore déménagée. Je la parcourais, comme une bête fauve, écrivant lettre sur lettre à sa mère, la suppliant de me le laisser soigner. Le troisième jour, je reçus un télégramme me disant de les rejoindre.

Il était au jardin. Quand il me vit, il fit « han », me prit par la main et partit avec moi.

— Ils t’ont lâchée, ou t’es-tu évadée ?

Puis, se parlant à lui-même :

— Keetje Oldéma… elle était si jolie et si pauvre, et si pauvre, fit-il, en se tournant vers moi. Ils l’ont mise en prison.

— Mais je suis ici, je ne pars plus.