Stéphanie, que j’avais amenée chez les peintres pour lui faire trouver des poses, y avait échoué : elle en avait gardé du dépit.

— Oh ! tes peintres sont souvent aussi des galapiats, des fils d’épiciers et de bouchers…

— C’est vrai, ni leurs voix ni leurs manières ne sont comme celles des étudiants, mais il faut les écouter quand ils parlent de ce qui est beau. L’autre jour, comme ils voisinaient chez l’un d’eux, ils discutaient les nuages d’un tableau : ils se fâchaient, puis s’attendrissaient, et, comme il y avait de gros nuages, ils se sont mis à discuter devant la fenêtre… Après, quand ils furent partis et que j’eus repris la pose, je demandai au peintre ce qu’il y avait donc de si rare dans les nuages. Eh bien, il a déposé sa palette, m’a plantée devant la fenêtre et, pendant le reste de la séance, il m’a expliqué pourquoi c’était beau.

A mon tour, je me plaçai devant elle et, la tête levée, je lui indiquais du pouce :

— Tu vois, c’est flou, c’est moelleux, c’est fort, et ce bleu et ce gris, ça s’accorde, ça se fond et se détache merveilleusement…

— C’est idiot, fit-elle, ce sont des nuages qui amèneront une « drache », et toi, tu ne peux y voir autre chose que moi, et tes peintres sont des demi-messieurs.

— Je m’en fiche !… Quand ils me parlent ainsi, je voudrais ne plus quitter leur atelier… Si jamais un peintre veut faire de moi sa petite femme, il pourra compter sur moi, je ne le tromperai pas… Mais ils ne me prennent pas au sérieux, je suis trop petite et trop maigre : je n’ai qu’un mètre soixante, et leurs femmes ont au moins un mètre quatre-vingts, et des cuisses… il faudrait voir…

Elle m’emmena chez elle, où, pendant toute la journée, les dégoûts et les nausées m’enfiévrèrent.

Mais le soir, complètement soulagée, après m’être lavé la figure et peigné mes boucles blondes, je fus étincelante de beauté et de jeunesse, pour me rendre à un bal d’étudiants qui se donnait dans un jardin.

Quand je ne posais pas ou que je n’avais point de broderie à raccommoder, je flânais avec mon amie par les rues. Impossible de rester chez nous : ma mère me dérangeait exprès, dans le réduit où je me retirais pour lire ou pour faire ma toilette, sous prétexte que je m’éloignais de la famille.