Naatje et moi, nous nous mîmes à la besogne. A une heure, nous dînâmes et nous remîmes tout de suite après à notre tâche : à trois heures, toutes les chaussettes bien roulées étaient de nouveau dans le panier. Toute contente, je le posai sur une chaise pour qu’Eitel pût le voir en rentrant. C’est une des choses qu’il appréciait le plus en moi : d’aimer à coudre et à raccommoder…

Puis nous allâmes au concert du Parc. Naatje s’étonnait toujours de voir les hommes me dévisager, et les Belges ne vous l’envoient pas dire, s’ils vous trouvent à leur goût… Moi, j’y étais tellement faite que je ne le voyais plus ; mais, le jour où l’on ne m’a plus regardée, je m’en suis bien aperçue… Nous achetâmes quatre petits gâteaux et rentrâmes vers cinq heures. Je fis le thé et nous goûtâmes. Je commençais à m’habituer à la bonne nourriture, mais Naatje savourait avec délices.

— Tu es maintenant comme une dame, tu portes une robe à traîne, tu as un salon et tu manges de bonnes choses.

— Oui, mais souvent je ne digère pas la bonne nourriture, j’ai des maux de tête et des vomissements… Le docteur qui m’a soignée à l’hôpital dit que j’ai eu trop longtemps faim, que jamais je ne m’en remettrai.

Comme Naatje n’aimait pas à lire, nous regardâmes les anciennes gravures de modes.

— Tu vois, on portait des crinolines, mère en était encore affublée quand j’étais petite… Elle mettait, en sortant du lit, son énorme jupon à cerceau, puis descendait deux étages pour aller chercher de l’eau et remontait avec un seau plein dans chaque main. Sa crinoline se levait devant et derrière ; elle en a porté jusqu’en 1870.

Après le souper, je donnai un pas de conduite à Naatje ; en rentrant, je me couchai avec un livre : Le Père Goriot. A minuit, Eitel me trouva, les yeux encore étincelants d’un bonheur intense, d’avoir d’aussi belles choses à ma portée.

— Tu t’es amusé, Eitel ?… Regarde ce panier… toutes raccommodées… Puis j’ai lu : oh ! que c’est bon !… je n’aurais pour rien au monde voulu être aussi mauvaise que ces grandes dames. Comprends-tu ça, de mettre son vieux père sur la paille pour du luxe ? Une conduite semblable m’empêcherait de dormir pour le restant de mes jours.

Il se coucha.

— Mais tu ne dis rien… Est-ce que tu ne t’es pas amusé ?