Je mis ma robe mordorée à traîne, mon chapeau archiduc avec des plumes noires recourbées sur le devant, des gants de Suède jusqu’aux coudes, et, frémissante et grisée de joie, je sautai à son bras en montant la rue en pente… Je ne sais ce que j’avais ce soir-là sur moi, mais tous les hommes dans mon entourage m’auraient emportée s’ils avaient pu…

Après le dîner, nous allâmes en voiture découverte au Bois de la Cambre. J’avais la sensation d’avoir reconquis le monde.

Au retour, dans la voiture, le long de l’Avenue Louise, il m’enlaça la taille, je couchai ma tête sur son épaule et susurrai le lied de Schumann, que je lui avais souvent entendu chanter : « Ich grolle nicht wenn es herz auch bricht ».

J’étais tellement émue, quand nous arrivâmes chez moi, qu’il dut me porter jusqu’à l’étage.

Eitel était officier de réserve dans son pays ; il devait rentrer pour faire un service de deux mois. Il ne put me laisser aucun argent ; il m’abandonna sa garde-robe, très usagée, mais sans une tache, sans un faux pli ; au lieu de la passer à mes frères, je la vendis pièce par pièce et en fis un bon prix.

Je fus cependant très gênée cet été-là : les peintres travaillent plus à la campagne qu’à l’atelier, et je ne pouvais rien donner à la maison. Le passé n’existait plus pour moi ; aussi, quand un riche sculpteur, qui avait bien quarante ans, m’offrit deux mois de plaisir et de luxe, je lui répondis que je ne l’aimais pas, et je me demandai ce que « ce vieux » pensait de moi…

Eitel m’écrivit bientôt que son père avait remplacé sa garde-robe et lui avait remis une somme d’argent, que nous allions faire un petit voyage. Il m’envoya cent francs, me disant de le rejoindre à Cologne.

— Naatje, grand Dieu ! je vais faire un voyage ! Je vais pouvoir aller en chemin de fer pour mon plaisir ! je voyagerai en seconde ! Tu comprends, je ne peux pas descendre d’une troisième, quand lui, avec son allure de prince, m’attendra à la gare.

Ce fut, pendant quatre jours, une fièvre. Je battais, brossais, et repassais les robes qu’il me fallait emporter. Je m’achetai des gants frais, une voilette de gaze : je mis des faveurs bleues dans mes chemises, des nœuds bleus à mes pantalons. Je refrisai la plume d’un chapeau. Comme il me fallait prendre le train à six heures du matin et que la gare était à l’autre bout de la ville, je fis coucher Naatje avec moi ; la femme de journée devait passer la nuit dans mon fauteuil, mais elle préféra s’allonger par terre. Je ne fermai pas l’œil, et, à quatre heures, nous étions debout. Je m’habillai, grelottant d’émotion, et ne pus prendre qu’une tasse de thé.

J’avais une toilette exquise. Une jupe à grande tournure, en drap de dame écossais bleu marine et brun, avec des paniers bouffants sur les hanches, et très drapée derrière ; sur le devant, depuis la taille jusqu’au bas de la jupe, des nœuds de velours brun ; elle était plus courte derrière que devant. Le corsage à petites basques, en cachemire des Indes brun uni, froncé sur les épaules et au cou, les plis ramenés dans la taille, des petites manches très collantes dépassant à peine les coudes ; une ceinture en ruban Régence brun, à boucle dorée, enserrait ma taille de quarante-huit centimètres ; l’étroit col droit, fermé par une broche de pierre jaspée brune, laissait émerger mon long cou. Une petite capote, en paille de riz mordoré, très échancrée derrière, découvrait mon gros chignon blond à reflets fauves ; la passe devant se relevait en une pointe, pincée ; l’intérieur était garni d’une dentelle brune plissée ; sur le côté gauche de la calotte, une grande cocarde de nœuds de velours brun montée en aile d’oiseau ; des petites brides nouées de côté sous le menton encadraient ma figure à bande aux blonds ondulés. Aux pieds, des bas de fil brun à coins à jour et des souliers vernis. De longs gants de Suède et une ombrelle de soie, à reflets bruns et bleus, achevaient cette mise très à la mode de l’époque, et à laquelle j’avais donné ce cachet personnel qui marque les toilettes que l’on fait soi-même.