Deux jeunes gens, un jour, ont caractérisé en trois mots mon allure. Passant à côté de moi, ils murmurèrent : « Petit cheval anglais… »
A cinq heures, la voiture était là, et, accompagnée de Naatje, je me rendis à la gare. J’eus à attendre trois quarts d’heure. Enfin je montai en wagon ; moitié riant, moitié pleurant, je disais à Naatje :
— Je vais voir le Rhin ; les Allemands parlent aussi de leur Dôme… Je vais voir tout cela ! figure-toi ! figure-toi !
Quand le train se mit en marche, j’eus une secousse, par tout le corps, qui me coupa la respiration. Je criai encore des tas de choses à Naatje, par la portière.
Son regard me surprenait. Jusqu’alors je n’avais jamais songé qu’elle grandissait et aurait pu être jalouse. Elle avait tellement vécu dans mon ombre, je m’étais tant démenée pour leur procurer du pain, que je croyais que le reste m’était dû et qu’elle surtout, qui en profitait si largement, devait trouver tout simple que moi, Keetje, dont elle finissait les robes et les gants, j’eusse tout cela… Cependant son regard, ce jour-là, me fut une révélation.
Je passai le voyage à regarder par les fenêtres du wagon. Chez les peintres, j’entendais presque toujours deviser sur la figure. J’allais donc plus vers les tableaux de genre et le portrait. Dans mes rares excursions à la campagne j’avais surtout été frappée par le parfum, la pureté et la largeur de l’air que j’y respirais, et par les fleurs des champs. Mais, pour le paysage, il ne me disait grand’chose…
Et voilà que tout d’un coup, par les portières de mon wagon, le paysage se dévoila à moi en ses nuances changeantes : le ciel, les nuages et la rosée qui perlait aux brins d’herbe, les bêtes dans les prairies, les moulins, les paysans au labour, me saisirent et m’émurent en une joie, un bien-être que je n’avais jamais ressentis. « Peut-être, me disais-je, est-ce spécialement beau par ici ? » Et je me tournai vers les autres voyageurs, pour voir leur impression : plusieurs dormaient, d’autres lisaient des journaux ; un Juif, entre deux âges, me dévorait de ses yeux étincelants. Je me remis au paysage, et, de Bruxelles à Cologne, ce fut un enchantement.
A Verviers, il fallut descendre du train pour la manœuvre. Comme je regardais les livres à l’étalage de la salle d’attente, le Juif, en me frôlant de près, me demanda s’il pouvait m’en offrir. Je ne répondis pas. Je croyais lui échapper en montant dans un autre wagon, mais il y monta après moi, et, pendant le reste du parcours, son regard libidineux me distraya de la féerie nouvelle qui se déployait à l’extérieur.
A Cologne, Eitel m’attendait. Comme je sautais du wagon, fraîche et riante, comme ma toilette était de bon goût, et qu’à peine à terre hommes et femmes remarquaient mon exotique fragilité, il eut un mouvement d’orgueil et me baisa la main comme à une grande dame. A l’hôtel, il me prit dans ses bras :
— Ma petite bête, quand on ne t’a pas vue depuis un temps, ton allure de pensionnaire et de jeune fille du monde frappe, et jamais personne ne pourrait soupçonner ce que tu es…