Il avait un tableau gothique dans son atelier.
— Venez ici, regardez cette Vierge avec l’enfant Jésus. Rien ne peut ébranler sa sérénité : pour elle Dieu est là, aussi palpable que moi ici. Palpez-moi pour voir si j’y suis… riait-il.
— Merci, je vous crois sur parole.
— Eh bien, elle aussi croyait sur parole.
Je la regardai longuement, mais n’arrivais pas à saisir cette beauté placide. « Pourquoi s’est-elle laissé faire un enfant ? me demandais-je ; quel intérêt pouvait-elle trouver à ce jeu ? » Même les mains me semblaient molles et bonnes à rien.
— N’importe, si vous ne saisissez pas maintenant, allez tout de même au Musée, voyez et revoyez-les : peut-être arriverez-vous à comprendre…
Je suivis le conseil et, avec Naatje, je visitais les salles gothiques, mais je ne pouvais aimer cet art. Etre ainsi confit en Dieu et ne pas sentir la vie qui se démène autour de soi, me semblait invraisemblable. Puis ces corps figés, cette étrange perspective me déroutaient…
A Cologne, comment cela se fit-il ? je fus éblouie devant les gothiques : la couleur délicate et forte, et justement cette paix inébranlable, me prirent entièrement.
— Tu es ridicule, fit Eitel, ces êtres contorsionnés ne peuvent être beaux : tu fais semblant, parce que tu poses chez des peintres, de t’y connaître… Ces tableaux sont grotesques.
Je n’aurais pu dire nettement pourquoi je les aimais maintenant, mais je me sentais pénétrée d’une vibration exquise et d’une gratitude qui m’envahit toujours devant de belles choses.