— Tu m’agaces, c’est un ménage de paysans, dépourvus de toute élévation d’esprit. Ces peintres ne comprenaient pas la grandeur de Dieu et des Saints.

— Mais Joseph était menuisier…

— C’est égal, l’art doit servir à nous montrer Dieu et les Saints comme des êtres au-dessus des autres… Puis des cafetières et des livres de prières, et cette table mise, sont ridicules : tout cela n’existait pas à l’époque du Christ. Si tu étais plus instruite, tu ne pourrais pas admirer ces choses abracadabrantes. Il n’y a aucun ordre dans la tête des artistes, ils sont ignorants ; sinon ils ne peindraient pas des anachronismes de ce genre.

Cela me la clouait. Cependant je pleurais presque d’émotion, et j’aurais voulu embrasser le petit tableau.

« L’artiste, me disais-je, qui ne savait pas quels ustensiles de ménage on avait à l’époque du Christ, a peint ceux qu’il voyait autour de lui, pour rendre le bonheur que cette Sainte Famille ressentait à se trouver chez elle, au milieu de ses objets intimes, après tous les embêtements de son voyage à Bethléem et les angoisses qu’Hérode lui avait fait endurer. Ils ne l’avaient pas volé, pensais-je, et Joseph est un homme, et la Vierge une femme : il n’y a que le petit Jésus qui soit autre chose… Cependant, à le voir là, avec le pain qu’il a pris sur la table, on dirait Klaasje quand il était petit… Joseph a été très chic en gardant la Vierge, bien qu’elle fût enceinte d’un autre, car, à ces histoires d’ange, je ne puis y croire… Eh bien, une fois toutes ces misères derrière eux, ils sont tellement heureux qu’ils sourient inconsciemment… Le peintre a voulu montrer leur vie intime, et zut pour les ustensiles de l’époque ! J’en aurais fait autant, et je suis peut-être si à l’aise avec les artistes parce qu’ils ne s’arrêtent pas à ces niaiseries-là… »

Je ne pouvais me détacher du petit tableau. Je le compris mieux que tous les autres tableaux de sainteté, et me rappelai combien nous étions heureux les rares fois qu’il faisait bon chez nous autour de la table : le jour, par exemple, que le loyer était payé et qu’il nous restait un peu d’argent pour un repas chaud ou du café avec des tartines beurrées. Alors j’avais Klaasje sur mes genoux ; mère, Katootje ; et les autres enfants étaient autour de nous, et père découpait le pain comme Joseph. Chaque fois j’en avais chaud au dedans de moi… « Si j’avais pu avoir un peu plus de ces bons moments, je ne serais pas ici en compagnie de ce monsieur instruit, mais avec qui je me sens si étrangère, si mal à l’aise… Sa reine de Prusse a une tête de bonne d’enfant. S’il trouve cette figure jolie, comment peut-il aimer la mienne ? Aussi il ne l’aime pas ; mais les autres me trouvent bien et ça le flatte. Quand on m’admire, c’est lui qui rougit d’aise ; tout son être exprime alors : « hein, c’est moi qui couche avec elle, et vous voudriez bien être à ma place… » Je ne l’ai vu ému qu’un jour de dégringolade de Bourse : alors de grosses larmes lui coulaient le long de ses joues, et il tremblait comme une feuille… »


A Bonn, nous traversâmes le Rhin en barquette et visitâmes les « Siebengebirge ». La campagne m’enivre, je m’y dilate et m’y sens prise de joie, d’amour, et d’une folie d’embrasser que rien d’autre ne peut me donner, et, quand lentement nous montâmes en voiture les routes étroites des montagnes, et que je vis tout le pays et le Rhin se déployer, je fus prise d’une exaltation qui me fit tout oublier.

— Eitel ! comme c’est beau ! comme je t’aime de me montrer tout cela !

Et je l’embrassai, en le prenant à bras le corps.