— Mon Dieu ! sois donc convenable, nous avons toute la nuit pour nous embrasser…


Le lendemain, nous continuâmes en bateau vers Bingen. Le Rhin me laissait assez calme : en somme, je ne l’ai trouvé très beau qu’entre Bingen et Saint-Goar, pendant un orage derrière lequel le soleil dorait la Lorelei.

Jamais la différence de nos goûts ne s’était affirmée comme pendant ce voyage. Même le Niersteiner et le Rüdesheimer, que nous allions déguster chez les vignerons, ne nous faisaient pas la même impression. Eitel le dégustait comme s’il accomplissait un rite, et il devenait mélancolique ; moi, ils me rendaient gaie et bavarde pendant une demi-heure, puis des maux de tête me suppliciaient.

Les petites truites aux pommes de terre cuites à l’eau et au beurre fondu avaient toute ma sympathie, j’en demandais à chaque repas, et les compotes aigres-douces me plaisaient infiniment comme goût… mais, comme digestion, ah ! mes enfants !

J’aimais beaucoup, dans les bourgs, les petites églises à deux et à quatre tours, qu’Eitel me disait être des églises romanes, plus anciennes que les gothiques. J’aimais aussi le regard honnête et franc des paysans que nous voyions travailler dans les vignes, et, quand le soir, assis sur les seuils des maisons, ils chantaient leurs Volkslieder, je me sentais leur sœur… Puis, le long des routes, les arbres fruitiers que tout le monde respecte, m’étonnaient. Essayez donc d’en planter, en Belgique, le long des chemins publics ! on les saccagerait quand les poires n’auraient encore que la grosseur d’une noisette…

Je suis revenue avec un lot de sensations dont, pendant des semaines, je me suis délectée, et, quand les peintres furent rentrés, j’étais fière de leur raconter que j’avais vu les gothiques de Cologne, qu’eux ne connaissaient que de réputation ou par des photographies.

Un peintre flamand trouvait même que c’était idiot que, moi, j’eusse pu aller voir ces merveilles, et pas lui ; mais que rien n’était juste dans notre ordre social ; que les femmes, du reste, portent un capital en elle, qui leur permet d’arriver à tout… J’étais tellement vexée que je sautai en bas du plateau, en disant qu’il regrettait sans doute de ne pas posséder semblable capital, mais que, s’il l’avait eu, il n’en aurait pas usé pour aller voir des tableaux, mais bien pour faire des dîners fins rue des Harengs. Je savais qu’il était goinfre et n’allait que dans les maisons où on l’invitait à dîner. Puis je le plantai là… J’en avais assez, à la fin, de tous ces lourdauds flamands et prussiens, dont je devais subir les mufleries…

Eitel avait trouvé un commanditaire et il s’était établi pour son compte ; mais il n’était pas homme à lâcher une affaire aussi bonne que les renseignements, qui nous rapportaient au moins trois cents francs par mois. Ils ne lui donnaient au reste d’autre besogne que le bulletin à rédiger, puisque je les cherchais tous.

Mes meubles étaient payés. En passant par chez le marchand, je vis, à vendre d’occasion un mobilier de Malines pour salle à manger. Que me passa-t-il par la tête ? J’entre et demande le prix.