— Trois cents francs pour le tout.

— Pourrai-je payer par mois ?

— Certainement, madame, des clientes qui paient comme vous sont rares.

— Alors je vous l’achète ; mais je n’ai pas d’appartement où le placer, je vais en chercher un.

Eitel était de mon avis, qu’il serait plus commode d’avoir plusieurs chambres, et comme les affaires marchaient… J’allai à la recherche d’un appartement. J’en trouvai un tout à fait à ma convenance : un grand salon à trois fenêtres sur le devant, une bonne chambre à coucher sur le jardin, une cuisine à l’annexe, une cave pour le charbon et les provisions, et une mansarde pour la bonne.

La bonne ?… Jusqu’à présent je m’étais contentée d’une femme de journée, mais, puisque j’avais une chambre de bonne, autant en prendre une…

Marie, la femme de journée, m’avait froissée. Elle était d’abord venue travailler, enceinte, puis son enfant à la mamelle : on le mettait dans mon lit pendant qu’elle rangeait le ménage. Après, elle venait avec deux enfants, l’un au sein, et l’autre trottinant à la main : je gardais les petits, et lui assurais qu’elle pourrait m’amener six gosses, s’il lui plaisait d’en avoir autant…

On avait, pendant que j’étais sortie, volé à la locataire principale, qui était blanchisseuse, toutes ses cuillers et ses fourchettes en étain ; étant venue bavarder avec Marie, elle avait prétendu que mes fourchettes et mes cuillers étaient à elle. Eh bien, Marie les lui avait remises ; elle ne m’avait rien dit, et je cherchais mes ustensiles. Comme je soupçonnais que c’étaient les gens de la maison qui m’avaient volée, chaque fois que je sortais, j’interpellais d’en bas Marie, lui recommandant de fermer la porte, puisque l’argenterie se sauvait. La blanchisseuse en était si ennuyée qu’un jour elle me rapporta le tout, en expliquant qu’elle avait bien cru que les fourchettes et les cuillers lui appartenaient, puisque Marie les lui avait laissé prendre.

Une autre fois, j’avais reçu des prunes encore vertes, que je mis dans mon buffet pour les laisser mûrir. Pendant que Marie rangeait le salon, je lui dis, de mon lit, de ne pas laisser sa petite manger de ces prunes, qu’elle aurait des coliques… Et Marie allait raconter chez les voisins que j’étais tellement chien, que j’avais peur que sa petite prît une prune…

Je faisais toujours manger la couturière à ma table. Quoi ! c’était une fille comme moi, je n’allais donc pas faire des manières avec elle… Quand j’étais sortie, elle et Marie buvaient le « Kirschenwasser » qu’Eitel avait rapporté de la Forêt Noire et qu’il dégustait avec des compatriotes.