Je ne comprenais rien à ces petites fourberies. Eitel m’ouvrit les yeux.
— Tu es bonne ! pour ces gens, tu es « Madame », et les domestiques sont les ennemis naturels des maîtres…
— Tu crois que c’est cela ?… mais non, j’ai été plus pauvre qu’eux, et je n’ai jamais trompé ceux qui avaient confiance en moi.
Sans que je le voulusse, une distance s’établissait entre ceux que j’avais regardés comme mes égaux et moi. Je n’avais jamais fermé une armoire, je me fis un trousseau de clefs ; et, quand le sucre avait disparu, je demandais ce qu’il était devenu. La brèche s’élargissait. Souvent encore j’avais honte de ne plus me sentir à l’aise avec eux, de ne plus avoir confiance, et de me rendre compte que, de jour en jour, je les aimais moins. Mais pourquoi me traitaient-ils en ennemie, et en patronne qu’on écorche le plus qu’on peut ?
« Alors ils ne me considèrent plus comme une des leurs, et ils vont me traiter en être suspect, parce que je ne suis plus pauvre ?… Les pauvres ne peuvent donc aimer que les pauvres, et les riches que les riches ?… »
Tout cela me fit longuement réfléchir ; j’en étais profondément affectée, mais je ne trouvais pas de solution : je n’étais plus comme eux, et ils me le faisaient bien voir…
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Au rez-de-chaussée habitait en meublé une jeune femme de vingt-deux ans. Elle passait ses journées en jupon et en caraco blancs, les cheveux sur le dos. Un vieux docteur lui rendait visite deux fois par semaine, pendant que son équipage se promenait dans le quartier. Souvent, elle donnait le soir à souper : alors, c’était des jeunes gens qu’elle recevait. La blanchisseuse faisait la cuisine et se joignait aux convives. On chantait, on criait ; le souper fini, l’on cassait la vaisselle, et la jeune femme accompagnait chaque objet qui volait en éclats d’un rire en cascade.
Quand j’eus fait sa connaissance, je lui demandais pourquoi elle cassait sa vaisselle. Elle me répondit, en rougissant, qu’elle avait perdu, depuis bientôt deux ans, son amant qu’elle avait connu à l’âge de quinze ans ; qu’ils s’aimaient follement, et que, dans un accès de fièvre chaude, il s’était tué en se jetant par la fenêtre.
— Je ne savais même pas qu’il était malade, quand j’appris qu’il était mort. L’enterrement a passé sous mes fenêtres, avec les prêtres qui chantaient, pendant que les cloches de Sainte-Marie sonnaient le glas à toute volée. J’étais toute seule à hurler chez moi… Alors j’ai fait la connaissance du vieux… Je suis fille d’officier ; j’étais orpheline, j’ai été élevée en pension, mais n’ai rien appris qui pût me faire gagner ma vie… Quand le spleen me prend, je donne à souper, et je casse tout, et je ris… je ne ris ainsi que depuis qu’il est mort…