— Ces renseignements m’appartiennent, et, une fois marié, je verrai si tu es gentille… J’en pleurais de rage… Si j’avais ces renseignements à moi, je pourrais vivre sans lui, et maintenant, je voudrais tant le quitter…
Le peintre, chez qui je passais souvent la soirée, avait parmi ses élèves un étudiant en médecine, fils de famille, qui s’occupait de littérature et de peinture. Ce jeune homme venait également beaucoup le soir chez son professeur et souvent me reconduisait. Nous causions de nos lectures, il me prêtait des livres, et nous débattions surtout des idées humanitaires. Vous voyez d’ici, s’il s’agissait d’iniquités, comme je fulminais contre le bourgeois…
— Deux enfants naissent, maison contre maison : l’un sera entouré de dentelles, l’autre de guenilles ; l’un aura tout dans la vie, l’autre rien. C’est une infamie… un enfant est un enfant, et tous devraient être égaux, et souvent le plus pauvre est le meilleur et le plus intelligent… Un enfant de riche a mille chances contre une de devenir un gredin…
Ce langage me changeait de celui d’Eitel, pour qui les pauvres étaient infailliblement des imbéciles et des tarés. Je faisais donc chorus avec le jeune homme, et tous les deux, la tête en feu, les yeux étincelants d’enthousiasme humanitaire, et souvent les larmes aux yeux, mais toujours la gorge sèche à force de parler et de vouloir exprimer avant l’autre l’idée qui nous traversait la tête, nous prolongions notre promenade et faisions deux fois le tour des boulevards qui entourent la ville, sans pouvoir nous quitter ou nous taire.
Une fois, nous avions rencontré des amis d’Eitel ; pour ne pas être soupçonnée, je le lui dis le même soir.
— Je suis plutôt content qu’on t’ait vue avec un autre : on ne pourra plus aller dire à la jeune fille que je courtise que j’ai une maîtresse.
Le jeune homme ne me parlait pas d’amour.
Nous nous promenions ainsi depuis un an, quand il me demanda si je voulais l’accompagner à Bruges où il devait se rendre pour son père. J’acceptai avec joie.
En chemin de fer, nous parlions intarissablement. Le long des voies, les genêts en fleurs me mettaient en extase. Je n’en avais jamais vu : cela surprit si fort le jeune homme qu’il en fut tout ému.
— Tous les enfants devraient être élevés à la campagne et s’y ébattre librement…