Bruges me donna cette sensation de calme qui me fit tant aimer les canaux d’Amsterdam. Nous nous promenâmes sur ses quais, sans dire un mot, comme intimidés : mes idées humanitaires étaient loin…
Les pignons miroitaient dans l’eau. Les femmes avec leurs manteaux, le capuchon ramené sur la figure, marchaient d’un pas attardé, en cette nonchalance qui donne l’impression qu’elles pourraient aussi bien faire cette course le lendemain ou l’année suivante. En hésitant, elles dépêtraient une main blême de dessous leur manteau, pour sonner aux portes anciennes, laquées noir ou vert, craquelées par le soleil, que d’autres femmes, en des attitudes de religieuses, ouvraient précautionneusement sur de larges corridors dallés de pierres bleues et blanches, dégageant des odeurs de cire et de conserves, des parfums d’encens, des effluves d’enfermé, de rideaux clos…
Nous fûmes enlacés par la torpeur ambiante, et fîmes de longues haltes sur les bancs, devant l’eau grasse où les cygnes voguaient en laissant de grands cercles derrière eux.
Dans les ruelles, les dentellières au seuil de leurs portes, émaciées et jeunes, vêtues de guenilles, croisaient les fuseaux sur le carreau, et, sous les épingles, les dentelles se dessinaient somptueuses et aristocratiques. Elles nous ramenèrent à nos idées humanitaires, et notre indignation fut grande de voir les créatrices de tant de luxe raffiné être si lamentables. Et je lui contai comment ma mère s’était crevé les yeux à cet élégant métier ; comment, petite, quand je me réveillais la nuit, je la voyais toujours inclinée sur le coussin, ses doigts mêlant nerveusement les fuseaux, éclairée par une petite lampe à huile qu’on appelait « morveuse », parce qu’il fallait la moucher tout le temps…
Puis nous allâmes sur la Place prendre le café à une terrasse de restaurant. Des hommes et des jeunes gens, ne sachant visiblement aucun travail, poussant comme les mauvaises herbes entre les pavés des rues endormies, errant comme des quantités inutilisées et s’accroupissant au soleil au coin des carrefours, venaient nous demander du sucre. Je leur en donnais, avec dix centimes. Les uns allaient le dire aux autres, et bientôt il y en eut un tas, qui débordaient de joie quand ils recevaient deux sous. Les larmes me sautèrent aux yeux.
— Venez, mademoiselle, c’est épouvantable. Une société où il y a des êtres dans cet état, est infâme, elle sera chambardée un jour…
Nous grimpâmes sur le Beffroi. Au sommet, un savetier faisait son travail de raccommodage de chaussures. En regardant à distance par les ouvertures, mes genoux s’entrechoquèrent et je fus prise de vertige : mon camarade dut me prendre le bras pour descendre. Une fois dans la cour, nous nous attardâmes sur les degrés d’un perron, à nous délecter dans cette sensation d’autres âges, d’une autre vie, que tout Bruges dégage et que j’aime par-dessus tout.
Il m’appelait « mademoiselle », je l’appelais « monsieur », et nous avions chacun notre chambre.
Le lendemain, nous partîmes, en carriole, pour Damme. Le long du canal, il me parla d’Ulenspiegel et de Nele, de de Coster. J’avais posé pour Nele, chez un sculpteur qui m’en avait expliqué le caractère pour la pose à prendre, mais je n’avais eu de cesse que lorsque j’eus lu le gros livre et que j’eus bien compris Nele et son adorable amour. Le jeune homme disait :
— Ulenspiegel aimait Nele, mais il aimait la Flandre avant tout, c’est-à-dire l’idée, et il sacrifia son amour. Il partit à la recherche des Sept qui devaient sauver la Flandre… Quand un homme veut combattre pour ses idées, il ne doit pas s’encombrer de femme, dit mon père, un homme qui a une femme est mort pour la cause.