— Mais c’est Nele qui sauve Ulenspiegel de la pendaison, en le réclamant pour époux… Quant à votre père, il s’est marié…

— Oh ! à quarante ans.

— Alors, à quarante ans, on peut abandonner la cause ?

Cette réponse le dépita : son père, pour lui, était l’oracle.

— Mon père était jeune et beau, mais pauvre. Aucune femme ne l’a aimé. Quand il eut de la fortune, il n’eut qu’à choisir : elles lui couraient après.

Je sentais qu’il ne fallait pas toucher à ce que ses parents lui enseignaient ou lui disaient, et qu’il était même très pointilleux sur ce chapitre. Moi, j’étais prévenue contre les parents, et j’aurais pu le froisser en lui répondant ce que je pensais.

Nous avions le même âge, mais je me sentais beaucoup plus âgée : la vie m’avait mûrie. Lui était gavé de théories : on n’avait qu’à prendre tous les enfants, les bien élever, et tous auraient été des êtres d’élite… Je ne savais pas très bien, je disais comme lui, mais je sentais cependant que ce n’était pas ça…

Nous descendîmes de carriole pour cueillir des fleurs des champs ; nous en mîmes des brassées dans la voiture et fûmes bientôt à Damme. La carriole s’arrêta devant l’ancien Hôtel de Ville, où était le relais. Nous visitâmes d’abord la vieille petite ville, morte et abandonnée, n’ayant plus que quelques masures, dont les habitants, par-dessus les petits rideaux, nous regardaient, effarouchés. Je voulais avoir un bonnet flamand comme celui avec lequel j’avais posé ; mais il n’y avait aucun magasin dans la ville. On nous indiqua la maison de la femme qui les confectionnait. J’en trouvai un en indienne jaune à fleurettes rouges, je le mis tout de suite : il me seyait comme faisant partie de moi-même. La vieille femme s’extasiait :

— Il est vrai qu’aucune dame de la ville ne porte les cheveux comme vous, avec une raie et des ondulations, et les tresses tournées sur la nuque : c’est la coiffure des paysannes d’ici.

Nous allâmes au cimetière : un vieux fossoyeur creusait une tombe.