— Mais c’est effrayant, il n’y a que des vieux dans cette masure de ville… où sont les autres ? ont-ils quitté, en abandonnant les vieillards ?

A l’Hôtel de Ville, encore une vieille femme au buffet.

Nous montâmes dans le clocher par des escaliers branlants, et trouvâmes encore un vieil homme, astiquant les cloches qu’il disait sonner depuis soixante ans.

— Ecoutez, allons-nous-en, c’est peut-être un sort qu’on leur a jeté…

Et voilà que juste à côté de moi, à toute volée, une grosse cloche se mit à sonner onze heures. Je fus si saisie que je dégringolai l’escalier à toutes jambes, sentant à mes trousses toutes les sorcelleries de Ulenspiegel. Mon compagnon me suivait, pas plus rassuré que moi, mais riant cependant de ma frousse.

La vieille, au comptoir, nous observait de son œil méfiant, tout en tricotant des bas de laine violette.

— Partons, je vous en prie, je donnerais tout pour rencontrer un visage jeune…

Dans la carriole, je me repris : nous descendîmes à nouveau dans les prairies, cueillir des fleurs, et en remplîmes la carriole. Puis, nous regardant, tout frémissants, dans nos yeux bleus et heureux de nous sentir et de nous voir jeunes, nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Ce fut une frénésie de baisers, un paroxysme de sensations… et dire que nous étions dans une carriole, avec un cocher devant nous…

Nous arrivâmes à Bruges comme deux chiffes molles… Ah ! le bon déjeuner !…

L’après-midi nous errâmes encore par la ville, mais nous ne vîmes plus rien. Même le Lac d’Amour et le Moulin échappaient à nos sens : il n’y avait plus maintenant que nous deux.