Le soir, dans ma chambre, je fis glisser furtivement le petit verrou de la porte de communication. Lui, sous prétexte de prendre un mouchoir, ouvrit la porte et ne la referma pas.
Nous nous assîmes sur la fenêtre ouverte. Un jardin aux grands arbres en fleurs, dégageant tous les parfums du printemps, s’étendait dans l’obscurité. Deux chats se mirent à miauler éperdument.
— Mon Dieu, quelle hideuse façon de s’aimer, fis-je, on dirait qu’on les étripe…
Mon compagnon, songeur, ne répondait pas.
— Ecoutez, je dois vous parler, nous ne pouvons plus reculer. J’avais rêvé une amitié : une femme jolie et intelligente, qui m’aurait compris, qui m’aurait aimé pour l’idée, qui m’aurait aidé dans la lutte que j’ai entreprise contre les iniquités sociales. Vous qui avez souffert, vous pouviez le mieux me comprendre, et voilà que nous avons tout gâté… Vous allez m’empêcher d’agir, vous serez l’entrave, car un homme qui a une femme est un homme paralysé. Mon père le dit toujours : le danger, c’est la femme… elles sont toutes mesquines et vaniteuses.
— Cependant, depuis un an que nous nous promenons, vous avez pu me juger…
— Oui, si je n’avais pas rencontré chez vous cet amour de l’humanité, si je n’avais pu échanger avec vous des pensées, vous auriez pu être encore plus jolie, vous ne m’auriez pas retenu… Mais je ne vous épouserai jamais, je ne veux pas d’entrave dans ma vie, et, le jour où je devrai aller à l’autre bout du monde pour la défense de mes convictions, je n’hésiterai pas un instant, je partirai.
— Vous pourriez m’emmener avec vous.
— Vous voyez, m’encombrer, me paralyser, gêner la marche en avant !
— Mais non, Nele s’est engagée comme fifre sur le navire des Gueux de mer, et depuis elle a marché et lutté avec Ulenspiegel…