Il était encore nuit, quand il me réveilla et me fit signe de m’habiller.
— Les employés vont venir, murmurait-il, en me conduisant à la porte de la rue, qu’il referma très doucement sur moi.
Je ne savais pas bien où je me trouvais ; la rue était en pente raide, le verglas me faisait glisser en arrière, le brouillard se gelait en route et me faisait avaler des grains de glace. J’aboutis cependant à la Grand’Place : de là, je savais m’orienter vers chez nous. J’achetai des vivres dans la première boutique que je vis ouverte. Quand j’arrivai à la maison, il n’était que six heures.
— C’est toi, s’exclama ma mère, Dieu merci !… J’ai attendu jusqu’à deux heures devant cette maison ; si je t’avais entendue crier, j’aurais ameuté le quartier… As-tu de l’argent ?
Je lui donnai huit francs, j’avais dépensé deux francs pour les victuailles.
— J’ai aussi reçu une fleur.
Et je la leur montrai.
— Tu vois comme c’est facile, dit mon père. Nous avons tous à manger, et tu peux dormir toute la journée, si tu en as envie, et sortir ce soir avec la belle fleur sur ton chapeau…
Je me sentais me décolorer ; il le vit et se tut.
Les petits, sur leur paillasse, mangeaient goulûment. Ma mère avait coupé les tartines de Hein qui devait aller à son travail ; elle lui versa une tasse de café brûlant qu’il but debout, en la déversant dans sa soucoupe. Elle m’en donna également une tasse, et je me mis à coudre ma guirlande de belles-de-jour sur mon chapeau sordide.