— Il a compris que, sans argent, on est esclave du bourgeois, et, comme il a dû gagner sa vie, au lieu de pouvoir se vouer à la cause de l’humanité, il a voulu que j’eusse de l’argent pour être indépendant et pouvoir agir en toute liberté.

— C’est très beau… Cependant ton père ne voulait pas que tu parles aux domestiques : c’est aimer le prolétaire un peu à distance…

— Nous devons les affranchir sans leur concours : ils ne savent pas, ce sont des salariés à la merci de ceux qui les emploient.

— Ils ne savent pas ! Je ne sais pas non plus sans doute ?… André, ce n’est pas tout ça… Ma vie est intolérable : si tu ne peux pas me laisser une petite place dans la tienne, séparons-nous… Ne crois pas que j’y apporte de la roublardise, que je veuille t’accuser parce que je sais que tu m’aimes ; non, mais je ne peux plus, je me sens plus misérable qu’avant… Je suis sans doute vouée à l’abjection, pour que même toi, tu m’y laisses pour des théories… A la fin vous me rendrez folle. L’un doit me quitter pour épouser une dot, l’autre pour ses idées humanitaires. Va encore pour ce piètre personnage, mais toi… Non, ce n’est pas tout ça !… ce n’est pas tout ça !… La souffrance humaine est faite de cas particuliers et, sous prétexte de travailler pour la masse, créer de la douleur autour de soi est de la dureté ou de l’hypocrisie… Tu n’es ni dur ni hypocrite, tu es faussé… Grand Dieu, André, regarde donc à côté de toi ; tu es toujours dans des théories, ou tu fais joliment partie de cette société que tu conspues… tu n’es pas affranchi de ses préjugés, voilà toute l’affaire.

— C’est bien ça… mon père a raison : la femme est incapable d’un sacrifice, elle ne pense qu’à elle.

— Il est joli, le sacrifice que tu m’imposes… Du reste, tu m’as déjà dit tout cela la nuit de nos noces…

J’essuyai mes yeux.

— Restons-en là : moi, je n’ai jamais assez vécu dans les nuages pour ne pas être gênée des ordures qui m’entourent, quoique j’aie dû y marcher à pleins pieds… Je suis plus méprisable qu’avant, si je continue cette existence malpropre… Ce qu’il y a de plus navrant dans tout cela, fis-je, en me remettant à pleurer, c’est que mon bel amour est gâché, et que, quoi qu’il arrive, les deux années de torture que je viens de passer, ne me sortiront jamais de la mémoire.

J’arpentais la chambre, me tenant la tête à deux mains.

— Ecoute, Keetje, je n’ai au monde que mes deux vieux parents et toi ; je t’aime complètement, mais il y a tant à faire dans l’état social actuel, qu’on n’a pas le droit de penser exclusivement à soi. Tu me donnes le bonheur le plus pur, le plus complet ; quand je suis avec toi, il m’arrive d’oublier tout et de n’aimer qu’à te regarder et à t’écouter… Puis-je me laisser aller à cela et abandonner ceux qui souffrent ? car le bonheur absorbe, rend égoïste…