Je ne savais plus que dire : il avait raison et il avait tort, comment en sortir ?… Ah ! zut ! nous avons bien le droit d’avoir une part de bonheur et de nous aimer, sans équivoque entre nous… Moi surtout, je ne dois pas oublier ceux qui sont lésés… Si l’on monte des barricades, je suis sûre de les escalader avant lui… Que ce doit être bon de se faire tuer pour une belle cause, et la plus belle cause est celle de l’humanité : on peut bien être deux pour cela…

Vit-il ce qui se passait dans ma tête enfiévrée ? Il m’enferma dans ses bras.

— Keetje, ma femme ! garde-moi toujours…

J’ai lu à cette époque tous les Zola qui avaient paru. Il ne m’émouvait pas. J’avais la sensation de je ne sais quelle peinture superficielle, d’une réalité inventée ou observée en surface ; il me semblait qu’il s’était trop fié à son intuition, surtout quand il s’agissait du peuple… L’intuition ne vous livrera jamais l’âme de cet être malodorant qui déambule là devant vous…

Je me disais bien que j’étais ignorante ; mais étais-je ignorante ?… Ma foi, je suis certaine que je connais autrement bien cela que Zola… Mieux encore, je sentais que je n’aurais jamais compris ni pénétré les gens d’une autre classe que celle dont j’étais sortie. Même, si dorénavant tout contact entre ceux de ma classe et moi devait cesser, je les avais dans la moelle, et je ne m’assimilerais jamais l’âme des autres. Alors Zola… D’où leur vient la prétention de nous connaître si facilement ? Nous ne pensons pas connaître ceux d’une autre classe : de là notre contrainte devant eux ; nous ne savons jamais ce qu’ils nous réservent, et d’avance nous avons peur, comme de l’inconnu.

André préférait A Rebours, de Huysmans : c’était au-dessus de ma portée. J’ignorais que la vie mène aussi les riches de la terre et peut les conduire aux agissements les plus étranges : je n’avais aucune pitié d’eux. Pour moi, des Esseintes était un vicieux impardonnable. « Quand on avait tout pour être honnête… », telle était ma théorie éternelle. La beauté du style n’existait pas encore pour moi.

André me parlait aussi des Saint-Simoniens, de Fourier, de l’abbé de Lamennais — ils m’étaient lettre morte — du Phalanstère… Ah ! l’horreur ! Tout en commun, ne pas être chez soi… Comment se recueillir et suivre une pensée ? J’éprouvais une antipathie insurmontable pour le Phalanstère, et j’aurais préféré le désert.

André était un assez beau théoricien. Je commençais donc à connaître ce côté factice de l’homme ; mais, chez lui, il y avait aussi une réelle et grande bonté. Victor Hugo et Michelet étaient ses dieux : il me les fit lire. Michelet, dans La Femme, m’horripilait : il fallait ramasser, sur un banc du boulevard, une femme et l’introduire dans son foyer… Notre-Dame de Paris m’avait étourdie. Cependant j’aurais voulu connaître une mère dans le cas de la Lépreuse, quand on lui eut ravi sa fille, pour voir si elle aurait pu, dans sa douleur, débiter toutes ces belles phrases…

Je me souvenais d’une voisine d’impasse qui avait perdu une petite fille aux boucles blondes : elle me faisait souvent venir, parce que je lui rappelais sa petite. Elle tournait mes boucles sur ses doigts et, quand elle me levait la tête par le menton, je remarquais sa surprise que ce ne fût pas la figure de son enfant qu’elle avait devant elle. Tout en vaquant à son ménage, sa bouche se contractait, et deux sillons de larmes lui coulaient le long des joues et tombaient sur son corsage. Elle ne disait rien et continuait sa besogne ; puis elle me prenait par la main et me faisait sortir ; la porte fermée, j’entendais un « han » prolongé… Je disais à André que cette femme sentait profondément sa douleur, puisque, petite fille, elle me la communiquait et me faisait me jeter au cou de ma mère, en sanglotant ; mais que Hugo pouvait me chanter tout ce qu’il voulait, cela ne m’émouvait pas…

— Ah ! misère ! illettrée, tu veux juger des cerveaux semblables !