Altius ad vivum persedit vulnere mucro, etc.

L'équivoque est surtout plaisante quand elle est prolongée; l'adresse consiste alors à trouver des développements tels, qu'ils conviennent à deux sujets, l'un honnête et décent, qui est exprimé, l'autre érotique, sous-entendu, et que les termes dont on se sert s'adaptent aussi aisément à l'un qu'à l'autre. Les Italiens ont été nos maîtres dans cette sorte de jeu d'esprit, auquel ils doivent toute une partie, et non la moins curieuse, de leur littérature, ce qu'ils appellent le genre Berniesque ou alla Berniesca, du nom de Francesco Berni qui y a excellé; la plupart de leurs poètes du XVIe siècle, La Casa, Firenzuola, Mauro, Dolce, Varchi, Molza s'y sont exercés avec succès. Une des plus célèbres pièces est le Capitolo del Forno, de G. della Casa[24], dont les équivoques sont d'autant plus compréhensibles, que le four, le pain, la pâte, ont donné lieu chez tous les peuples à des plaisanteries qui sont aussi vieilles que le monde. Hérodote nous dit qu'un oracle reprochait à Périandre, tyran de Corinthe, d'avoir «mis son pain dans un four froid», parole énigmatique à laquelle le vulgaire ne comprit rien, mais qu'entendit parfaitement le prince, qui, ne pouvant se décider à se séparer d'une femme qu'il aimait, avait eu commerce avec son cadavre. «Emprunter un pain sur la fournée» est chez nous un vieux proverbe qui se trouve dans les Caquets de l'accouchée. On en trouverait bien d'autres exemples: «Comme n'estant, disent les boulengers, le pain refaict et prest d'enfourner toutesfois et quantes que le four est chaud, à quoy Nature, provide mesnagère et curieuse de la propagation d'un si digne animal que l'homme, a tellement pourveu, que le four est chaud et si bien disposé, quand la paste est faicte et le pain prest d'enfourner, qu'il n'est bien reçeu seulement, mais, comme dit Galen au livre de la Semence, il est aussi curieusement et avidement attiré, que peut être l'air sucé du corps à l'usage des ventouses médicinales.» (J. Duval, Hermaphr., chap. VI). La Casa nous décrit donc le four et ses diverses constructions: le four à cuire le pain et le four à cuire les friandises; il nous dit le soin que les boulangères en prennent, comme elles le lavent matin et soir, y passent le torchon et l'éponge toutes les fois qu'elles ont cuit, savent faire lever la pâte, diriger la pelle en haussant la jambe, et, sans y mettre trop de bonne volonté, on peut croire qu'il ne s'agit que des mystères de la boulangerie. F. Berni a célébré dans le même goût la Flûte, l'Anguille, le Pot de chambre (orinale), Mauro la Fève (les Italiens appellent fève ce que nous appelons gland), Dolce le Nez, Molza les Figues, dans un poème illustré d'un long et savant commentaire par Annibal Caro; Varchi les Œufs durs, la Ricotta (sorte de fromage), le Fenouil «dont les Italiens,» dit Ginguené, «font un grand usage dans leur cuisine,» est-ce sérieusement? Franzesi les Carottes, les Cure-dents, la Castagna (châtaigne et nature de la femme); Lodovico Martelli la Balançoire; le Bronzino, aussi bon poète que grand peintre, le Pinceau, le Ravanello (raifort ou radis noir), le Campane (le carillon des cloches et du battant); des anonymes il mortaio (le mortier et le pilon), le Mele (pommes et fesses), il pescare (pêcher et cueillir des pêches dans le sens de: secouer le pêcher, indiqué plus haut); le Lasca la Saucisse, le Melon (mellone, melon et fessier), etc. Au temps où la littérature Italienne était très étudiée en France, quelques-uns de nos poètes, Motin, de Rosset, Rapin, Du Souhait, Chauvet, ont spirituellement essayé de lutter contre ces maîtres avec le Jeu du toton, le Jeu de dames, la Douche, les Joueurs de paume, les Fureteurs (chasseurs au furet), les Batteurs d'amour (équivoque avec les batteurs d'or), les Pionniers d'amour, la Mascarade des scieurs de bois, les Astrologues, les Sagittaires, l'Arracheur de dents, et autres pièces qu'on peut lire dans le Cabinet satyrique.

[ [24] On a essayé, dans la 1re Série de la Curiosité littéraire et bibliographique (Paris, Liseux, 1880), d'en donner une traduction littérale.


Une telle quantité de mots ayant été empruntés à la langue ordinaire et détournés dans un sens érotique, on ne s'étonnera pas qu'il soit arrivé à certains d'entre eux un accident tout naturel: que ce double sens soit resté le seul où on les entende communément, et qu'on n'ose plus s'en servir de peur de créer une équivoque. Le miracle, c'est que l'accident ne soit pas arrivé à un plus grand nombre. Nul, par exemple, n'a reproché aux jurisconsultes Romains d'employer au sens propre testes, ni aux écrivains militaires, vagina, quoiqu'ils soient l'un et l'autre d'un usage tout aussi fréquent dans la langue érotique:

Magnis testibus ista res agetur.

(Priapées, XIV.)

Al. Mihi quoque assunt testes qui illud, quod ego

dicam, assentiant.

Am. Qui testes?