Les médecins sont en possession de l'immunité complète pour tous les termes dont ils ont besoin dans l'exercice de leur art. Même dans les livres qu'ils écrivent pour «l'instruction des gens du monde,» ils disent librement: pénis, gland, verge, membre viril, vulve, vagin, érection, sperme, et traitent non seulement de ce qui touche aux rapports sexuels, mais de toutes les dépravations du sens génital: pédérastie et Saphisme ou tribadisme, onanisme manuel, anal, vulvaire, buccal, mammaire, axillaire, titillations uréthrales et clitoridiennes, etc. Les termes techniques dont ils se servent sont d'ailleurs, sauf quelques-uns, assez peu accessibles au vulgaire, par leur étymologie savante, pour que beaucoup de gens fassent leur première connaissance avec eux lorsqu'Éros les amène, l'oreille basse, dans le cabinet du docteur. La vieille langue médicale avait plus de sans-façon, barbiers et sages-femmes, pompeusement qualifiés de chirurgiens et d'obstétrices, en ayant fourni une bonne moitié, sans que la Faculté y trouvât à redire. Le jardin et verger de nature, le cabinet de Vénus, le cloître virginal, le soc viril, le baume naturel, et autres expressions métaphoriques, n'en étaient pas bannis comme à présent. Les appellations affectées aux diverses parties de «l'ovale féminin» et de ses alentours: les barres, les barboles, les landies, l'entreprend, le ponnant, le guillocquet, le guillevart, les hallerons ou ailerons, la dame du milieu, se rencontrent quelquefois dans Brantôme et les conteurs; elles appartiennent par là à la langue érotique. Les anciens prédicateurs, et surtout les casuistes, se sont également trouvés dans la nécessité de se constituer un vocabulaire spécial qu'ils ont en partie inventé pour leurs besoins, en partie emprunté soit aux Latins, soit à la langue médicale de leur temps. Les casuistes disent mollities pour masturbatio, et distinguent dans ses effets la distillatio de la seminatio, la première étant simplement préparatoire à la seconde; fornicatio, concupiscentia, tactus impudici, copula carnalis, delectatio Venerea, amorosa et morosa, pollutio in ore, osculari verenda, appartiennent à cette langue des théologiens, ainsi que le vas debitum, legitimum, naturale, opposé au vas illegitimum, innaturale, praeposterum, la copula naturalis à la copula Sodomitica. L'expression peccatum mutum, dont ils se servent aussi, fait penser au tacere, de Martial, reddere Harpocratem, de Catulle, mais n'est pas chez eux synonyme d'irrumation; leur «péché muet» est la Sodomie. Ils appellent le clitoris: douceur d'amour, dulcedo amoris, et par incubes ou succubes n'entendent pas toujours ces êtres vaporeux que l'on voit en rêve: ils désignent ainsi, à mots couverts, les diverses positions que l'homme et la femme peuvent prendre dans le congrès. Les vieux prédicateurs, parlant en public, avaient un langage plus familier: Paillards, Sodomites, ribauds, maquereaux, ruffians; paillarder, forniquer, faire l'œuvre de chair, hanter les bourdeaux, trousser les chambrières, payer des manches rouges à sa putain, être à pot et à cuiller avec sa servante (ce que le populaire, en abrégeant, traduisait par: être à pot et à cul), gagner sa dot de mariage à la sueur de son corps, jetter ses enfants ès-rivières et retraits, etc., sont les expressions dont se servent Maillard, Menot et Barlette en reprochant leurs mauvaises mœurs à leurs contemporains[26].

[ [26] V. Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, chap. VI; Dulaure, Des Divinités génératrices, chap. XV.

Les traducteurs Français des grands satiriques Latins auraient pu, eux aussi, tenter d'enrichir notre langue érotique en y faisant passer les hardiesses de Juvénal, de Perse, de Pétrone, de Martial surtout, dont le vocabulaire est si opulent. Leurs essais n'ont été jusqu'à présent qu'insuffisants ou ridicules. Trois traductions assez estimées de Martial: celle de l'abbé de Marolles, une seconde attribuée sur le titre à des «militaires», et qu'on croit être de Volland, la troisième de Simon de Troyes et publiée par Auguis, ont été examinées à ce point de vue par Éloi Johanneau[27]. On se ferait difficilement une idée de leur niaiserie. L'abbé de Marolles traduit Priapus par visage!

Gallo turpius est nihil Priapo,

(I, 36.)

«Il n'y a rien de plus vilain que le visage d'un prêtre de Cybèle.» Il rend futuere, par «cajoler, se divertir, passer le temps, aimer, entretenir, avoir une entrevue»; fututor par «galant, effronté»; cunnus par «chaînon»; fellare par «ne pas bien user de sa langue», arrigere par «se roidir dans les combats, désirer quelque faveur»; sa manie de décence quand même le conduit tout droit à faire des contre-sens d'écolier, comme lorsqu'il traduit paedicare par «faire l'amour»; ailleurs il dit que c'est «faire d'étranges choses», ce qui, sans être meilleur, montre pourtant qu'il comprenait. Il a le privilège des périphrases souvent plus lestes que le mot propre de l'original; il traduit mentula par «je ne sçay quoy qui fait aimer les hommes», et ajoute en note: «Quelque lasciveté, sans doute»; ailleurs, c'est «quelque chose que l'on porte». Inguina, c'est: «ce que je ne puis nommer»; canus cunnus, «une vieille passion»; vellere cunnum, «farder sa vieillesse»; percidi, équivalent de paedicari, «se faire gratter». Il abuse de «quelque chose»; ce «quelque chose» rend les mots les plus divers: mentula, c'est «quelque chose», inguina, «quelque chose», qu'il s'agisse de l'homme (VII, 57) ou de la femme (III, 72), et culus est «quelque autre chose» (III, 71). Paedicare étant «faire d'étranges choses», paedicari, irrumari, c'est «faire quelque chose de plus» ou «de pis;» mais quoi? l'abbé ne le dit pas, et encore faudrait-il dire: se laisser faire.

[ [27] Épigrammes contre Martial, ou les mille et une drôleries, sottises et platitudes de ses traducteurs, par un ami de Martial (Paris, 1835, in-8o).

Les «militaires» ou Volland se sont dressé à l'avance une espèce de Barême; ils traduisent constamment les mêmes mots Latins par les mêmes mots Français auxquels ils donnent souvent un sens conventionnel: futuere par «aimer» et «forniquer»; entre femmes (VII, 69) c'est aussi «forniquer»; fututor, par «amant, amateur»; vulva, barathrum, cunnus, par «anneau»; mentula, penis, columna, veretrum, par «béquille», s'inspirant sans doute de la chanson de Collé, La béquille du Père Barnaba; fellare et lingere par «breloquer», d'où fellator, «breloqueur», et fellatrix, «breloqueuse»; irrumare, qui signifie une chose, et percidere, irrumpere qui en signifient une autre, par «se faire breloquer»: contre-sens énorme du moment qu'ils prennent «breloquer» pour l'équivalent de lingere et de fellare. Ce mélange de breloques, de béquilles et d'anneaux, nous donne des «breloqueurs et breloqueuses d'anneaux», une «béquille énervée», une «béquille à poils», une «béquille en fureur», une béquille qui «apprend une route inconnue», ailleurs, des «testicules de cerf remplacés par une jeune béquille»; un «anneau qui parle», des anneaux «qui se réjouissent». De temps à autre, ils veulent cependant varier un peu; ils traduisent alors paedicare, tantôt par «faire des polissonneries», et tantôt par «jouer le second rôle», ce qui montre combien peu ils savent ce qu'ils disent; fellator par «fripon», paedico par «badin», et continuellement confondent le rôle actif avec le rôle passif.

Simon de Troyes, et son reviseur Auguis, n'entendaient pas beaucoup mieux le Latin, car pour eux le paedico est un Ganymède (VI, 33); ils affectionnent les périphrases les plus pompeuses: mentula, organe des plaisirs, frêle instrument des amours, intention directe; cunnus, ceinture de Vénus; colei, les recoins les plus secrets du corps; paedicare, se livrer à une débauche irrégulière, avoir des habitudes vicieuses; lingere, faire d'impudiques caresses aux appas les plus secrets d'une belle (douze mots pour un), et irrumare, demander à avoir part aux bonnes grâces d'une belle (dix seulement). Encore ces périphrases, toutes niaises qu'elles sont, feraient-elles croire qu'ils comprennent; mais non: ils traduisent ailleurs le même verbe irrumare par: «avaler le plaisir avec sa bouche», c'est tout le contraire; et periclitari capite, synonyme d'irrumari, par «perdre la tête».

La seule bonne méthode de traduction que l'on doive, suivant nous, appliquer aux érotiques Grecs et Latins, est celle qui s'impose comme règle de dire à mots couverts seulement ce que l'auteur a dit à mots couverts, de ne pas mettre de périphrases où il n'en a pas mis, de rendre le mot propre par le mot propre, et les métaphores par des métaphores semblables, tirées des mêmes termes de comparaison. Traduire autrement sera toujours donner une idée fausse du goût personnel de l'auteur, de ce qui constitue son style ou sa manière. Mais le mot propre serait souvent bien plus obscène en Français qu'il n'était en Latin; les dérivés populaires de cunnus, colei, futuere, les équivalents de paedico, de cinaedus, sont absolument ignobles, et les termes Latins ne l'étaient pas, du moins au même degré[28]. Pour obvier à cette difficulté, rien n'empêche qu'on ne francise tous ceux qu'on pourra, conformément au génie de la langue. Mentule, gluber, vérètre, quelques autres encore, se trouvent dans Rabelais; irrumation, fellation, dans La Mothe Le Vayer; l'abbé de Marolles a osé fellatrice; pourquoi ne dirait-on pas fellateur, pédicon et pédiquer, fututeur, drauque, cinède, cunnilinge, liguriteur, exolète, irrumer, etc? Ces mots, nous objectera-t-on, ne seront compris que de ceux qui savent le Latin, et le traducteur doit se faire entendre de tout le monde. Mais n'en est-il pas de même de sesterce, modius, laticlave, pallium, atrium, impluvium, vomitoire, vélite, belluaire, et de tant d'autres termes francisés depuis longtemps par les archéologues? Les définitions vagues qu'en fournissent les Dictionnaires: monnaie, mesure Romaine, partie du vêtement, de l'édifice Romain, soldat, gladiateur, donnent-elles la valeur précise du mot à celui qui ignore le Latin et les mœurs de l'ancienne Rome?