Mais avant de pénétrer plus intimement dans l'étude de la langue érotique, pourquoi les écrivains, le peuple lui-même, ont-ils recours à tant de métaphores, périphrases, ambages et circonlocutions, dès qu'il est question des organes et des rapports sexuels? Si nous n'avons pas honte d'être hommes, pourquoi n'oser parler qu'à mots couverts de ce qui rend chez nous manifeste la virilité? La Nature a fait de l'union des sexes la condition de notre existence et de la perpétuité de la race; elle y a attaché, en vue de cette perpétuité, l'attrait le plus puissant, la volupté la plus intense: pourquoi nous en cacher comme d'un délit ou d'un crime? Pourquoi appeler honteuses ces parties sexuelles où la Nature a concentré toute son industrie, et rougir de montrer ce dont nous devrions être fiers? Même à ne considérer que l'acte brutal, il est encore dans le vœu de la Nature, puisqu'elle nous en fait un besoin, et la satisfaction d'un besoin ne peut avoir en elle-même rien de honteux. Des moralistes ont vu, dans cette singulière pudeur, une hypocrisie injustifiable. Écoutez Montaigne: «Qu'a fait l'action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n'en oser parler sans vergongne, et pour l'exclure des propos sérieux et réglés? Nous prononçons hardiment tuer, desrober, trahir, et cela, nous n'oserions qu'entre les dents. Est-ce à dire que moins nous en exhalons en paroles, d'autant nous avons loy d'en grossir la pensée? Car il est bon que les mots qui sont le moins en usage, moins escripts et mieux teus, soient les mieux sçeus et plus généralement cogneus.» Un autre grand écrivain, moraliste à sa manière, maître Pietro Aretino, va bien plus loin: «Quel mal y a-t-il à voir un homme grimper sur une femme? Les bêtes doivent-elles donc être plus libres que nous? Il me semble, à moi, que l'instrument à nous donné par la Nature pour sa propre conservation devrait se porter au col en guise de pendant, et à la toque en guise de médaillon, puisque c'est la veine d'où jaillissent les fleuves des générations, et l'ambroisie que boit le monde, aux jours solennels. Il vous a fait, vous qui êtes des premiers chirurgiens vivants[10]; il m'a créé, moi qui suis meilleur que le pain; il a produit les Bembo, les Molza, les Varchi, les Dolce, les Fra Sebastiano, les Sansovino, les Titien, les Michel-Ange et, après eux, les Papes, les Empereurs, les Rois; il a engendré les beaux enfants et les très belles dames, cum Santo Santorum: on devrait donc lui prescrire des jours fériés, lui consacrer des Vigiles et des Fêtes, et non le renfermer dans un morceau de drap ou de soie. Les mains seraient bien mieux cachées, elles qui jouent de l'argent, jurent à faux, prêtent à usure, vous font la figue, déchirent, empoignent, flanquent des coups de poing, blessent et tuent. Que vous semble de la bouche qui blasphème, crache à la figure, dévore, enivre et vomit? Bref, les Légistes se feraient honneur s'ils ajoutaient pour lui une glose à leur grimoire, et je crois qu'ils y viendront.»

[ [10] Ce passage est extrait d'une lettre adressée à l'un des plus célèbres médecins de l'époque, messer Battista Zatti, de Brescia.

Ce sont des jeux d'esprit, des paradoxes. Diderot, qui reproduit à peu près dans les mêmes termes la remarque de Montaigne, a du moins le mérite de la franchise: il écrit en toutes lettres le dérivé Français du Latin futuo[11]; mais Montaigne se sert pudiquement du mot «cela», obéissant ainsi au préjugé qu'il blâme; et quant à maître Pietro Aretino, il s'est donné pour tâche, dans ses étonnants Ragionamenti, de traiter les sujets les plus lubriques sans employer une seule fois le mot propre: le Diable n'y a rien perdu. Ce préjugé est si fort, si anciennement enraciné, qu'on ne le détruira pas. On aura beau nous dire que le membre viril a beaucoup plus de noblesse que le nez, la bouche ou les mains, nous continuerons à ne pas l'exhiber; et quoique le rapprochement sexuel soit dans le vœu de la Nature, nous ferons toujours difficulté de nous y livrer en public. Les premiers couples humains se cachaient dans les bois pour l'opérer:

Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum,

dit Lucrèce, parlant de ces temps anciens où l'homme ne se nourrissait encore que de glands. Cet instinct appartient à l'animal même. Un naturaliste Anglais, le révérend Philips, attribue la disparition presque complète aujourd'hui des éléphants, si communs autrefois qu'on les recrutait par milliers pour les armées, à la pullulation des singes qui viennent, au moment solennel, les troubler dans leurs solitudes; ils cherchent en vain un fourré assez impénétrable pour se livrer aux douceurs de l'hymen hors de la présence de ces importunes bêtes, et, faute de le trouver, se résignent au célibat. En captivité, ils refusent de s'accoupler, ainsi du reste que la plupart des animaux non domestiques, ou ne s'y décident que si on les y amène par supercherie, à force de ruse et de patience, ne voulant pas qu'un si profond mystère ait des témoins profanes: à moins qu'on les croie convertis aux idées de Malthus, et bien résolus à ne pas procréer de pauvres petits destinés à devenir des malheureux.

[ [11] «F..tez comme des ânes débâtés, mais permettez-moi de dire f..tre.»

L'homme, d'ailleurs, ne tient pas tant que cela à ressembler aux bêtes. C'est bien assez qu'on lui dise à présent qu'il descend directement du gorille, ou qu'il est son proche parent au moyen d'un ancêtre commun. Précisément peut-être parce qu'il a une obscure conscience de cette infime origine, il s'efforce d'étouffer ou d'atténuer chez lui le gorille. Ses besoins naturels le rapprochent le plus de l'animal: il se cachera donc pour les satisfaire, et il sera logique en cela, quoi qu'on dise. Il ne se cache pas pour boire et pour manger, étant parvenu à s'en acquitter proprement, avec décence, de façon à ne pas trop montrer l'animal qui prend sa pâture; mais il va déposer à l'écart le résultat de sa digestion. Voilà pourtant un besoin naturel, dont la satisfaction est légitime; pourquoi le considérer comme immonde?

Ce n'est pas la pruderie ou l'hypocrisie moderne qui a imaginé d'appeler honteuses les parties sexuelles. Les Latins les appelaient pudenda, les Grecs αἰδοῖα, mot qui a le même sens. «Faire des choses malhonnêtes» semble appartenir exclusivement à la langue de M. Prudhomme: c'est une locution Grecque, ἄῤῥητα ou αἰσχρὰ ποιεῖν. Les termes vagues, les périphrases: être, aller, dormir avec une femme, cohabiter, avoir commerce, remplir le devoir, etc., sont toutes des locutions Latines: esse, dormire cum muliere, coire, cognoscere mulierem, habitare, habere rem, officium fungi, et elles ont leurs similaires en Grec; connaître, dormir, dans le sens érotique, remontent à une civilisation encore plus ancienne, puisqu'on les trouve dans la Bible: Adam connut Ève, sa femme, et Ruth dormit avec Booz. Les Latins, qui reculaient si peu devant la crudité des mots, avaient en même temps des termes atténués d'une bien plus grande délicatesse que nous-mêmes.