Les métaphores, si nombreuses, dans tous les idiomes, qu'elles constituent à elles seules la principale richesse de la langue érotique, ont dû être, à l'origine, imaginées dans le même but; mais il faut convenir que ce but n'a pas toujours été atteint, ou qu'il a été bien vite perdu de vue. De ces figures, les unes, aussi transparentes que possible, ne sont que gracieuses ou plaisantes; d'autres, d'un sens plus caché, forcent l'esprit à s'appesantir sur elles pour les comprendre; d'autres enfin sont plus ordurières que ne pourrait l'être le mot propre. Lorsque Martial, par exemple, dit cacare mentulam, pour rendre la sensation du patient dans l'acte pédérastique, et Juvénal, hesternae occurrere coenae, pour faire honte du rôle d'agent, ils sont volontairement plus obscènes que s'ils disaient en propres termes paedicari et paedicare. Bayle, accusé d'obscénité pour n'avoir pas adouci la crudité d'expression d'anciens textes qu'il était obligé de donner, s'est défendu en condamnant sans distinction toutes les périphrases et métaphores usitées dans le langage érotique, en affirmant, avec le P. Bouhours, qu'elles sont plus dangereuses que des ordures grossières.

«Ces manières délicates que l'on se plaint que je n'ai pas employées,» dit-il[12], «n'empêchent pas que l'objet ne s'aille peindre dans l'imagination, et elles sont causes qu'il s'y peint sans exciter les mouvements de la honte et du dépit. Ceux qui se servent de ces enveloppes ne prétendent point qu'ils seroient inintelligibles, ils savent bien que tout le monde entendra de quoi il s'agit, et il est fort vrai que l'on entend parfaitement ce qu'ils veulent dire. La délicatesse de leurs traits produit seulement ceci, que l'on s'approche de leurs peintures avec d'autant plus de hardiesse que l'on ne craint pas de rencontrer des nudités. La bienséance ne souffriroit pas que l'on y jetât les yeux, si c'étoient des saletés toutes nues; mais quand elles sont habillées d'une étoffe transparente, on ne se fait point un scrupule de les parcourir de l'œil depuis les pieds jusques à la tête, toute honte mise à part, et sans se fâcher contre le peintre: et ainsi l'objet s'insinue dans l'imagination plus aisément, et verse jusques au cœur, et au-delà, ses malignes influences, avec plus de liberté que si l'âme étoit saisie de honte et de colère. Joignez à cela que quand on ne marque qu'à demi une obscénité, mais de telle sorte que le supplément n'est pas malaisé à faire, ceux à qui on parle achèvent eux-mêmes le portrait qui salit l'imagination. Ils ont donc plus de part à la production de cette image, que si l'on se fût expliqué plus rondement. Ils n'auroient été en ce dernier cas qu'un sujet passif, et par conséquent la réception de l'image obscène eût été très innocente; mais dans l'autre cas ils en sont l'un des principes actifs: ils ne sont donc pas si innocents, et ils ont bien plus à craindre les suites contagieuses de cet objet qui est en partie leur ouvrage. Ainsi ces prétendus ménagements de la pudeur sont en effet un piège dangereux. Ils engagent à méditer sur une matière sale, afin de trouver le supplément de ce qui n'a pas été exprimé par des paroles précises.

[ [12] Éclaircissement sur les obscénités (Appendice au Dictionnaire critique).

»Ceci est encore plus fort contre les chercheurs de détours. S'ils s'étoient servis du premier mot que les dictionnaires leur présentoient, ils n'eussent fait que passer sur une matière sale, ils eussent gagné promptement pays; mais les enveloppes qu'ils ont cherchées avec beaucoup d'art, et les périodes qu'ils ont corrigées et abrégées, jusques à ce qu'ils fussent contents de la finesse de leur pinceau, les ont retenus des heures entières sur l'obscénité. Ils l'ont tournée de toutes sortes de sens, ils ont serpenté autour, comme s'ils eussent eu quelque regret de s'éloigner d'un lieu aimable. N'est-ce pas là ad Sirenum scopulos consenescere, jeter l'ancre à la portée du chant des Sirènes? Si quelque chose a pu rendre très pernicieux les Contes de La Fontaine, c'est qu'à l'égard des expressions ils ne contiennent presque rien qui soit grossier. Il y a des gens d'esprit qui aiment fort la débauche. Ils vous jureront que les satires de Juvénal sont cent fois plus propres à dégoûter de l'impureté que les discours les plus modestes et les plus chastes que l'on puisse faire contre ce vice. Ils vous jureront que Pétrone est incomparablement moins dangereux dans ses ordures grossières, que dans les délicatesses dont le comte de Rabutin les a revêtues, et qu'après avoir lu les Amours des Gaules, on trouve la galanterie incomparablement plus aimable qu'après avoir lu Pétrone.»

Bayle semble bien avoir cause gagnée, avec de si bons arguments, et cependant le procès est toujours en litige; malgré les immunités réclamées en faveur du franc parler, du mot Latin ou Gaulois, par de si bonnes raisons, les juges, comme le gros du public, inclineront toujours à donner tort à ceux qui s'en servent, et à excuser ceux qui disent les mêmes choses, ou de pires, en termes enveloppés et décents. Il est curieux d'entendre un de nos contemporains soutenir la même thèse à sa façon, avec beaucoup moins de solennité académique, mais sans plus de succès: «La gauloiserie, les choses désignées par leur nom, la bonne franquette d'un style en manches de chemise, la gueulée populacière des termes propres, n'ont jamais dépravé personne. Cela n'offre pas plus de dangers que le nu de la peinture et de la statuaire, lequel ne paraît sale qu'aux chercheurs de saletés. Ce qui trouble l'imagination, ce qui éveille les curiosités malsaines, ce qui peut corrompre, ce n'est pas le marbre, c'est la feuille de vigne qu'on lui met, cette feuille de vigne qui raccroche les regards, cette feuille de vigne qui rend honteux et obscène ce que la Nature a fait sacré. Mon livre n'a point de feuille de vigne, et je m'en flatte. Tel quel, avec ses violences, ses impudeurs, son cynisme, il me paraît autrement moral que certains ouvrages approuvés cependant par le bon goût, patronnés même par la vertu bourgeoise, mais où le libertinage passe sa tête de serpent tentateur entre les périodes fleuries, où l'odeur mondaine du Lubin se marie à des relents de marée, où la poudre de riz qu'on vous jette aux yeux a le montant pimenté du diablotin: romans d'une corruption raffinée, d'une pourriture élégante, qui cachent des moxas vésicants sous leur style tempéré, aux fadeurs de cataplasmes. C'est cette belle et honneste dame, fardée, maquillée, avec un livre de messe à la main, et dans ce livre des photographies obscènes, baissant les yeux pour les mieux faire en coulisse, serrant pudiquement les jambes pour jouer plus allègrement de la croupe, et portant au coin de la lèvre, en guise de mouche, une mouche cantharide. Mais, morbleu! ce n'est pas la mienne, cette littérature. La mienne est une brave et gaillarde fille, qui parle gras, je l'avoue, et qui gueule même, échevelée, un peu vive, haute en couleur, dépoitraillée au grand air, salissant ses cottes hardies et ses pieds délurés dans la glu noire de la boue des faubourgs ou dans l'or chaud des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois, des refrains d'argot, des gaîtés de femme du peuple, et tout cela pour le plaisir de chanter, de rire, de vivre, sans arrière-pensée de luxure, non comme une mijaurée libidineuse qui laisse voir un bout de peau afin d'attiser les désirs d'un vieillard ou d'un galopin, mais bien comme une belle et robuste créature qui n'a pas peur de montrer au soleil ses tetons gonflés de sève et son ventre auguste où resplendit déjà l'orgueil des maternités futures. Par la nudité chaste, par la gloire de la Nature! si cela est immoral, eh bien! alors, vive l'immoralité![13]» Un journaliste, M. Henry Fouquier, a cité à l'appui de ces conclusions une anecdote qui serait bien piquante, si elle était vraie: «Un homme d'esprit du commencement de ce siècle, membre de l'Institut, s'amusa à écrire un livre érotique, un bijou d'ailleurs, intitulé: Point de lendemain, et en fit deux versions. L'une à la façon des érotiques brutaux, tels que Nerciat ou Restif; l'autre où l'on ne trouvait pas un mot qui ne se pût dire devant des jeunes filles. Il fit lire ces deux versions à une femme, lui demandant celle qu'elle préférait. La dame, ingénument, avoua que l'ardeur amoureuse, éveillée en elle par la version chaste en ses expressions, n'avait pu être calmée que par la lecture ordurière.» L'historiette est jolie; mais il n'est pas sûr que cette parodie obscène de Point de lendemain, la Nuit merveilleuse, soit aussi de Vivant Denon.

[ [13] Jean Richepin, La Chanson des Gueux.

Quoi qu'il en soit, que la métaphore et la périphrase laissent plus à entendre, bien souvent, que le mot propre, que la feuille de vigne aggrave ou non la nudité, ces jeux de style, ces détours et ces enveloppements ont pour eux une haute autorité, la Bible. Tout le monde connaît le fameux Proverbe de Salomon: «Telle est la voie de la femme adultère; elle mange et, s'essuyant la bouche, dit: Je n'ai pas fait de mal.» Talis est via mulieris adulterae, quae comedit, et tergens os suum, dicit: Non operavi malum. Le Cantique des Cantiques, cet épithalame Juif d'une poésie sensuelle si épanouie et si parfumée, est plein de ces figures: Posuerunt me custodem in vineis, et vineam[14] meam non custodi.—Hortus conclusus, soror mea sponsa, hortus conclusus, fons signatus.—Dilectus meus misit manum suam per foramen, et venter meus intremuit ad tactum ejus... Pessulum ostii mei aperui dilecto meo, at ille declinaverat... Mane surgamus ad vineas, videamus si floruit vinea, si flores fructus parturiunt, si floruerunt mala Punica: ibi dabo tibi mea ubera... Vinea mea coram me est, etc. Sans compter bien d'autres endroits de la Bible où des yeux perçants entrevoient des allégories plus cachées. Beverland, De peccato originali, prétend que l'arbre du bien et du mal n'est pas autre chose que le membre viril d'Adam: il se fonde sur ce qu'en Latin, arbor, truncus, ramus, sont très souvent synonymes de mentula. Il se demande également s'il ne faut pas voir un symbole du même genre dans le serpent tentateur: «Verum Serpentem interpretatur sensibilem carnis affectum, immo ipsum carnalis concupiscentiae genitale viri membrum.» D'après Petrus Comestor, on croit, sans tenir compte du langage figuré, que les Philistins, s'étant emparés de Samson, lui firent tourner la meule (molere); mais il s'agit de toute autre chose: le voyant si fort, ils l'obligèrent de coucher avec leurs femmes pour avoir des enfants vigoureux. «Hebraei tradunt,» dit-il, «quod Philistaei fecerunt eum dormire cum mulieribus robustis, ut ex eo prolem robustam susciperent; nam molere etiam est subagitare vel coire Ces rabbins ont peut-être raison.

[ [14] Vigne, dans le sens de pudendum muliebre, n'est pas très commun. La Fontaine qui, lisant Baruch, n'a pas dû négliger le Cantique des Cantiques, en a fait son profit:

Et dans la vigne du seigneur

Travaillant ainsi qu'on peut croire...