Quoy traistre que je t'ayme, ah le noble dessein,
Je plongerois plustost un poignard dans mon sein:
Que cette vanité n'entre pas dans ton ame,
Je ne receus jamais de si honteuse flame,
Et pour ne point souffrir un si lasche vainqueur
J'employrois cette main pour m'arracher le coeur.
Quoy Dom Sanche as-tu bien l'audace de pretendre
A ce prix glorieux que tu n'as pu deffendre?
Ne te souvient-il plus de ce fameux duel
Qui te fit recevoir un affront solemnel,
Quand on te contraignit de m'apporter l'espée
Pour moy contre le Cid vainement occupée,
Est-ce pour avoir faict cette belle action
Que tu pretens encore à mon affection?
Est-ce pour ce sujet qu'il faut qu'on te prefere
A ce noble Guerrier que l'Espagne revere,
Parle raconte moy quelques-uns de tes faits
Dy que par ta valeur les Mores sont deffaits
Qu'au seul bruit de ton nom tout se rend, & tout cede,
Que tu remplis d'effroy l'Arragon & Tolede
Que ton bras avec eux est l'appuy de l'Estat
Et que l'Espagne enfin te doit tout son esclat,
Alors, si ce discours se treuve veritable
Dom Sanche asseurément tu me seras aymable
Les Roys au prix de toy me seront odieux
Et tu me seras cher à l'esgal de mes yeux.
DOM SANCHE.
Je ne suis pas, Madame, en ce point d'arrogance
Que de m'attribuer cette haute vaillance
Je borne mes desseins à de moindre effets
Les Mores par mon bras n'ont pas esté deffaits.
Il ne fit jamais rien capable de vous plaire
Mais il ne fume pas du sang de vostre pere.
CHYMENE.
Quoy ta rage inhumain ne se peut arrester?
Et tu te plais encore à me persecuter?
Ne te lasses-tu point de voir couler mes larmes,
Tien traistre de mon sang tu peux teindre tes armes
Et me faire mourir avec moins de rigueur
Que par ce coup mortel dont tu frappes mon coeur.
Acheve ingrat acheve, assouvis ton envie
Vange toy de ta honte aux despens de ma vie,
Et cesse d'outrager avecque tes discours
Celuy dont les bontez ont espargné tes jours.
DOM SANCHE.
Disant la verité, je ne faits point d'outrage
Et ce discours n'est pas un effet de ma rage
Je ne parlay jamais d'un jugement plus sain
Vostre projet est beau, mais vostre espoir est vain
Aux volontez d'un Roy vous vous monstrez rebelle
Et vous ne croyez pas ce grand Cid infidelle,
Bien que vous soyez seule en toute cette Cour
Qui n'ait oüy parler de ce nouvel Amour.
Son objet est Cheriffe Infante de Cordouë
Luy mesme ouvertement dans ses lettres l'advouë
Et la depeint au Roy d'un pinceau si charmant
Qu'on void qu'il en est moins, l'ennemy que l'Amant.
CHYMENE.
Hé bien laisse venir cette superbe Infante,
Qu'au lieu d'estre captive elle soit triomphante,
Que le Cid soit vaincu comme victorieux
Pourveu que ton objet s'esloigne de mes yeux
Avec plus de constance, & moins d'inquietude
J'attendray les effets de son ingratitude,
Retire toy de grace & m'accorde ce point
Que tes soins desormais ne m'importunent point,
Exerce ton adresse en de meilleurs offices
Ne te travaille plus à croistre mes supplices,
Et quitte sans contrainte une commission
Qui trahit ton honneur & ta condition.