Lorsque je sers mon Roy je ne crains point de blâme,
Mais brisons ce discours, je vous laisse Madame.
Le temps vous fera mieux digerer mes advis,
Cependant je me tais, & je vous obeïs.
[Il sort.]
SCENE QUATRIESME.
CHIMENE seule.
Enfin que dois-je faire, & que dois-je resoudre
Si de tous les costez j'entens gronder la foudre
Et si pour m'affliger mon mal-heur a permis
Qu'on m'ait mesme logée entre mes ennemis.
Ah grand & brave Cid si tu sçavois la peyne
Qu'à ton occasion endure ta Chimene,
Et combien de combats elle rend chaque jour
Pour ta fidelité comme pour son amour,
Quand tu serois encor au milieu des alarmes
Je sçay bien que mon sort t'arracheroit des larmes
Et qu'il t'obligeroit de venir secourir
Celle qu'un peu d'espoir empesche de mourir
Mais tu ne le sçay pas, & ma seule constance
Est l'unique secours qui s'offre à ma deffence,
Ne croy pas toutesfois que je perde le coeur
Il n'appartient qu'à toy d'en estre le vainqueur
Toute autre vainement en espere la gloire
Je deffendray pour toy les fruits de ta victoire,
Si bien qu'esgalement nous aurons combattu
Si tu vaincs par ta force & moy par ma vertu.
SCENE CINQUIESME.
LE ROY, DOM DIEGUE & quelques Gardes.
LE ROY.
Dom Diegue ne croy pas si je donne à Chimene
Avecque mon amour la qualité de Reyne
Que je veuille usurper par mon authorité
Un tresor que ton fils a si bien merité,
Il me souvient trop bien de ses rares services
Pour luy rendre aujourd'huy de si mauvais offices,
Au contraire je veux augmenter son bon-heur
Et luy donner un prix esgal à sa valeur,
Je destine à ses voeux une plus noble Amante,
Chimene sans rougir peut ceder à l'Infante,
Et ton fils ne sçauroit se plaindre justement
De mon affection ny de ce changement.