RUTILE.

Ouy, Cesar, il endure & brave les supplices.
On diroit que son coeur y trouve des delices,
Et qu'alors que son sang coule de tous costez
Il nage dans un bain parmy des voluptez.
Il n'est point de tourment qu'on n'ait mis en usage,
Il les a tous soufferts sans changer de visage,
Et la flame & le fer qui l'ont sçeu dechirer,
N'ont pas pû seulement le faire souspirer.
Son courage s'augmente, & s'accroit par les gesnes,
Les boureaux plus que luy sont touchez de ses peines,
Et tandis que chacun plaint ou pleure son sort,
Luy seul void sans trembler l'appareil de sa mort.

DIOCLETIAN.

Sans doute il s'est muny de la force des charmes:
Mais qu'a fait Pamphilie en ses tristes alarmes?

RUTILE.

Te le pourray-je dire, & pourras-tu l'ouïr?
Il faut ou te desplaire, ou te desobeïr:
Et je crains, ô Cesar, que mon obeïssance
Ne soit contrainte icy de commettre une offence,
Si ma bouche te fait le recit ennuyeux
E'un spectacle où j'ay peine à bien croire mes yeux.
Pourtant puis qu'il te plaist, escoute une advanture
Inouye & nouvelle à toute la nature.
Suivant l'ordre & l'arrest par toy-mesme donnez,
Desja nos criminels au suplice menez,
Et suivis des boureaux & de la populace,
Estoient l'un devant l'autre exposez sur la place,
Quand Genest destournant ses yeux de toutes parts,
A dessus Pamphilie arresté ses regards,
Qui sans estre troublée, & sans parestre emeue,
A mutuellement sur luy jetté la veue:
Ces muets truchemens des esprits plus adroits,
Ayant faict quelque temps l'office de leur voix,
Ont fait tréve à la fin & permis à leur langue,
De proferer tout haut cette triste harangue.
Voids, a dit Pamphilie, ô merveilleux vainqueur,
Voids, ô mon cher Amant, si je manque de coeur,
Si proche du trespas regarde si je tremble.
Non, non, je ne crains rien, mourons, mourons ensemble,
Et puis qu'un sainct Hymen nous doit joindre là haut,
Que nostre sang versé sur ce cher eschaffaut
En signe les accords, & soit le premier gage
Que nous aurons donné de nostre mariage.
Ces fers nous tiendront lieu de joyaux precieux,
Ce funebre appareil de lit delicieux,
Les boureaux d'Officiers, & toute l'assistance
De pompe, d'ornement, & de magnificence.
À ces mots son amant d'un visage serain
A reparty des yeux, & luy tendant la main
A fait connoistre assez qu'il avoit agreable
De ce superbe objet la constance admirable:
Enfin estans tous deux en estat de souffrir
On les void à l'envy l'un & l'autre s'offrir,
Et comme en un combat plein d'honneur & de gloire
Se disputer tous deux cette triste victoire
Dont le sanglant effet estonne les esprits,
Et de qui le trespas est la fin & le prix.
D'abord pour effrayer cette jeune arrogante,
L'executeur en main prend une torche ardente,
Et sur Genest enfin commençant ses efforts
Fait agir sans pitié la flame sur son corps,
Le feu court, & produit un effet pitoyable;
Il touche tout le monde horsmis ce miserable,
Qui d'une vive ardeur à demy consumé
Semble au lieu d'en mourir en paroistre animé.
Nous restons tous confus, le boureau perd courage.

DIOCLETIAN.

Et je creve en mon coeur de despit & de rage
Que de mes propres mains ne le puis-je estouffer.

RUTILE.

Alors apres la flame on a recours au fer,
À coup d'ongles d'acier un Soldat le dechire,
Le sang jallit à flots sur celuy qui le tire:
Mais la mesme couleur dont chaque objet rougit
Sur le peuple estonné differemment agit.
Quelques-uns de pitié sentent leur ame atteinte,
Les autres sont touchez ou d'horreur, ou de crainte,
Et parmi tant de gens interdits à ce point,
Le coupable est le seul qui ne s'en emeut point.
Voyant de ce costé nos ordonnances vaines,
Nous exposons l'ingrat à de nouvelles peines,
Et pour le tourmenter avec plus de rigueur
Nous cherchons par ses yeux le chemin de son coeur.
Mais inutilement nous tentons cette voye,
Comme luy Pamphilie en tressaille de joye,
Et voyant approcher les boureaux sans horreur
Tasche par ses discours d'exciter leur fureur.
On diroit que d'abord cette beauté les charme,
Que malgré leur rigueur sa grace les desarme,
Et que ce fier orgueil qu'on void en son aspect
Loing de les irriter leur donne du respect.
Toutesfois leur devoir ou ma voix les anime,
Et de leur deité faisant une victime,
L'un d'eux hausse le bras, & d'un soudain effort
Acheve en un moment & sa vie & son sort.
Genest s'impatiente, & brule de la suivre,
Il dit que de ses maux le plus grand est de vivre,
Et je crois, ô Cesar, qu'il n'en faut pas douter:
Mais d'ailleurs s'il ne meurt il est à redouter;
Et je crains que le peuple esmeu de sa constance
Ne se porte à la fin à quelque violence,
Voila l'occasion qui me rameine icy.