Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la France.

La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance, l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus. Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à l'étranger, particulièrement en cas de naufrage.

À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible, n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir.

—Cependant, capitaine…

Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il veut faire gras ou maigre.

Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.»

Tous répondirent sans hésitation: «Nous ferons maigre.»

Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et lui demandai ce qu'on servirait aux officiers.

«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée…

J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la Protectrice des marins.