Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police secrète, se faisait le défenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela le jeudi 30 mai, ne l'oublions pas, la veille même de la terrible insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anéantir la Convention sous les canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des sections.
Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait à Garat le rapport suivant dont le style ne vise certes pas à l'élégance, mais qui du moins laisse entrevoir une parfaite sincérité:
«Mes premiers regards se sont portés, en ce jour de la Fête-Dieu, vers les processions et cérémonies de ce jour. Dans plusieurs églises j'ai vu beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes. On avait la procession intra muros. Mais, ailleurs, la cérémonie se fit comme de coutume au dehors.
«J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry; j'entends un tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession.
«J'accourus au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres à la tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le rayon sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine précédait le cortège; une force armée de douze volontaires à peu près, sur deux rangs, devant et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement.
«Tout le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsqu'on a passé devant le poste de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les armes.
«Quand le tambour qui précédait et les gens qui suivaient ont annoncé la procession, quel a été l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles se sont concertées à l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de tapisser avant que la procession passât. Une partie se sont prosternées d'avance à genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a passé, toutes, à peu près, se sont prosternées. Les hommes ont fait de même. Des marchands ont tiré des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont été tirés. Tout le monde approuvait la cérémonie et aucun que j'ai entendu ne l'a désapprouvée.
«C'est un tableau bien frappant que celui-là. J'ai vu dans des physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir, le parallèle que chacun fait forcément de l'état actuel des choses avec celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église. J'y ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fête et autres valaient à des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient les larmes aux yeux. Les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents de l'accueil qu'on leur a fait partout.
«J'espère, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur votre cheminée.»
Les gens de la Révolution avaient si bien compris les magnificences du culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scène des pompes chrétiennes qu'ils s'ingéniaient à les imiter sous forme de «fêtes civiques», dont ils confiaient à David le soin de dessiner l'ordonnance, et à Méhul, celui de composer la musique.