Qu'étaient-ce ces promenades de la déesse Raison à travers Paris—avec hymnes, bannières, thuriféraires, enfants semant des roses, «jeunes vierges» drapées de blanc,—sinon de véritables processions laïques, avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient l'autel de la Nature, l'autel de la Patrie, ou l'autel de la Liberté? Postiches honteux des esprits dévoyés d'alors.
Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau et des Voltaire qui par leurs théories mensongères et désolantes préparèrent en sourdine la Révolution, Diderot disait: «Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans que mes entrailles en aient été émues, en aient tressailli et que les larmes m'en soient venues aux yeux.»
Napoléon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rétablissait les processions de la Fête-Dieu, et qu'il décidait que l'armée y figurerait dans une large mesure.
Certes, ce ne devait pas être un spectacle ordinaire que celui de ces grognards, escortant le Bon Dieu—comme ils disaient—avec leurs lourds shakos à grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies au feu des batailles, leur teint qu'avait bronzé le hâle des marches du Caire à Berlin, leurs glorieux uniformes «troués, usés par la victoire». Voici ce que le journal le Moniteur imprimait le 15 juin 1805:
«Hier, pour la première fois depuis la Révolution, a eu lieu la procession de la Fête-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison de Paris et la présence de représentants de tous les corps constitués et de toutes les administrations de l'État.
«On évalue à plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont pressés sur son passage.
«Aucun désordre ne s'est produit.
«Partout régnaient un recueillement et une joie universels.»
Charles X se faisait un devoir et un honneur, entouré des princes du sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les dignitaires de la cour en grande tenue, en frac écrasé de broderies de suivre à pied et tête nue, le très Saint-Sacrement pendant toute la durée de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille royale, suivi par tout le peuple, donnait à cette imposante manifestation de la Foi un éclat ignoré de nos jours.
Et lorsque, du haut d'un reposoir le Benedicat vos omnipotens Deus! tombait des lèvres du prêtre sur les soldats qui présentaient les armes et sur la foule agenouillée, un doux frémissement agitait tous les cœurs, et la Foi remplissait les âmes, courbées sous la bénédiction du Ciel.