—Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai.

Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop s'avancer, qu'il attendra toujours.

Le 9 septembre.

Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes. Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle; rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses œuvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de travers, il court illico vers la Muse, reine de son cœur, et lui demande ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans son buen retiro. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle. J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a versifié l'œuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis l'Imitation de Jésus-Christ en vers, mon oncle se prépare à faire paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le vertige rien qu'à la regarder.

Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose, d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des haut-le-cœur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret. Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la poésie.

Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression, et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour.

Le 10 septembre.

Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est la règle inflexible des Granges.

Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon, peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds».

Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet.