Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez que Guillaume est en ville.»

Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions. Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.»

Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours.

Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur, nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient certainement sains de corps et d'esprit.

Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda.

«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la nourriture choisie de vos abeilles?

—Du toute du toute; (mon oncle fait toujours sonner le t comme s'il y avait un e au bout), du toute cette culture est pour mes vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.»

Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais songé à nourrir ses vaches au réséda.

Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses originalités lui sont toutes personnelles.

Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds.