Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne lit jamais la politique—parce que cela lui tourne le sang, lui le défenseur du trône et de l'autel (cliché rococo). Il se contente de jeter un coup d'œil distrait sur les faits divers, qui révoltent en général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un devoir obligatoire, mais pas amusant du tout.

Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui.

Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle; c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas solennelle, un coche antédiluvien.

Il se fait gloire également de n'avoir jamais franchi les murs de la capitale. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone moderne qui périra par le feu. Ils étaient trois vieux amis qui avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4 ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule.

Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui. Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie juste le jour où l'amitié l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur cœur les cordes de la sensibilité.

Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous lui feront tant de bien!

—Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige quelquefois qu'on sache mentir).

Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer… C'est un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire—et comme Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!… c'est pas la mer à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami trouva dans son cœur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine était consternée.

Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre—Mon Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce gaillard-là, mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée, je n'y étais pas obligé.

Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'œuvre de Francine, nous a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant, tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main…