À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!…

Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que dans les wagons, où l'on étouffe.

Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas.

Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir. Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous allons faire!—Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses. On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment, ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler, s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la machine s'ébranle… Mais le navire n'est point équilibré, toute la charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont, pense chacun.»

Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger, débarquez-nous!—Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire naître.»

Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui, en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu:

«Vous allez me débarquer, capitaine.

—Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre.

—Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de force ici.

—Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute, vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même…