—Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps… mais l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.»
Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus.
Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages.
Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves.
Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à son paroxysme, c'était une tempête… dans un canot. Il a dû s'enfuir en tourbillon.
À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et lui payer un tarif… non tarifé.
Le 19 septembre.
Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette belle-là.—Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet, j'en suis sûr, et je vais la manger.—Par exemple! c'est à moi de la prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer, battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi en miniature la représentation du colosse de Rhodes.
Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans l'immensité.
Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises, agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez vaste pour réfléchir la face de Dieu!