Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus, soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer l'obscurité des âges écoulés?

Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel étoilé ou de la terre en fleurs!

Le 20 septembre.

Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche, elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans l'azur des cieux.

Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes. Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par magie et onques depuis on n'en a revu.

Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur; naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux rayons du soleil.

C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample récolte; nous étions tous là, cueillant, cueillant toujours. Notre grand panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir, le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour.

Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage; le chemin est si lisse et si blanc!… J'ai au bras le panier qui me pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier, espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible. J'enfonce de toutes parts… Je suis entourée de cette traîtreuse vase si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai jusqu'à la taille… chaque mouvement m'engloutit de plus en plus. Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante; mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas. «L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une marée suffit pour déplacer.

Le 21 septembre.

Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes frères à une grande pêche organisée par nos voisins.—La pêche de nuit, une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et de lanternes sur terre.—Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile, s'élance… loin du traître filet pour retrouver la vie dans son élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout, excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le butin?—Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde.