Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des pointes les plus avancées dans l'Océan.
Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des Charette. C'est là, sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à plusieurs kilomètres au moment de la marée basse.
Le 30 septembre.
Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet… Ecoutez ce trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et, pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un mot d'à-propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de Gaudy:
Clic, clac, clic, holà, gare, gare!
La foule se rangeait,
Et chacun s'écriait:
Peste! quel tintamarre!
Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur,
C'est un prince du sang—c'est un ambassadeur!
La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance:
C'était… la diligence!
Et… personne dedans.
Du bruit, du vide. Ami, voilà, je pense
Le portrait de beaucoup de gens.
Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières, s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand omnibus à douze places au moins.—Nous ne sommes que dix et nous nous installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis ajouter à rire, en parlant de la jeunesse.
Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac, un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on s'est mis à l'œuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré les larges places encore vides çà et là, ces plaines, qui avaient paru si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos. Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien jusqu'alors n'avait pu arrêter.
À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en 1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui, cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars 1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs, qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite de mélange, de contraste, de faiblesse et de force.
Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter.
La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à cette époque pour la campagne ou la mer.