Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu.

L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là, représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui, vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur.

Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue s'étend fort loin.

En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie.

Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa succession.

Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du maire, comte de Pélan.

On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du passé que par les événements du présent.

Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches, les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au Présent de renier ainsi le Passé.

Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie, Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des cœurs. Sur le dernier pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille d'Edouard III roi d'Angleterre.

Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes, contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un œillet, qui valait 300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier. Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits, pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les baigneurs de bonne volonté.