Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres. Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie, répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à présent, tient toutes ses promesses.

Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec. On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile, sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire. Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel, dans de grands paniers de voyage.

Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité: et le confortable établissement de bains installé pour charmer et retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et finissent la ville d'un côté, le Mont Esprit; de l'autre, par opposition sans doute, le Mont des Nigauds, et bien nigaud, en effet, celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à fait bornée, tandis que du Mont Esprit le panorama est très étendu. On a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté même est un titre de plus à la vénération des fidèles.

À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la Tour du Four. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens, jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été, d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze jours renouveler leurs provisions.

Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la photométrie.

Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des deux côtés, on vient se baigner en foule.

Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre, l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire n'était pas assuré!

Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune, cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits ruisseaux… il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne pourront se faire attendre longtemps.

L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine.

Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat, rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah! on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages… qu'en coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer, beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre: «Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne?