Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues. Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore. Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies, festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée renferme tous les enchantements de la vue.

Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir. L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier. Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant fort agréables au goût.

Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des hôtels; les églises viendront plus tard.

Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac. Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule deviendra la ville des villas.

Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le Chalet, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui ébranlent bien plus qu'elles ne caressent.

Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante, nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah! m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie… Laisse-la jouir et jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend la voix de la jeunesse qui répète au cœur ses plus brillantes chansons. Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer l'âme… Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement.

Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à coup…

Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'œil aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et, pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et plus d'un œil se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire, s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la Tour d'Aiguillon. Voici le feu tournant du Commerce, et tout là-bas l'œil rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare Ville-ès-Martin. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties d'un jour si bien rempli.

Le 2 octobre.

Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se plaindre comme le financier de La Fontaine: