Que les soins de la Providence,
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir
Comme le manger et le boire.

J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or de nos voisins, Monsieur et Madame C…, fête très belle, très touchante à laquelle nous avons assisté dernièrement.

Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame C… Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé. Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance, que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde. Leurs deux filles sont bien là, mais sans descendance, et quand on a la joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il n'y a plus d'espoir.

Après la messe, on a chanté le Te Deum; le marié et la mariée ont dû signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée, qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que, dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait. Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent; là, comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse; puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé, accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la jarretière de la mariée: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large part.

Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma mémoire.

Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre.

Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique, m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines, déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court, s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions, ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans rien laisser de son fugitif passage!…

Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux chênes. Là, d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres odorants et les vergers pleins de promesses?

Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années. Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres.

Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait que l'œuvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.»